Dans une dizaine d’années, la visite médicale ne prendra sans doute plus la forme d’une consultation chez le médecin ou un autre professionnel de la santé. Des capteurs, caméras et scanners robotisés vérifieront en permanence si vous menez une vie saine. Ces applications high-tech nous permettront de passer du cure au care. Et ce sera tant mieux, car nous préserverons ainsi la soutenabilité financière de nos soins de santé de grande qualité.
“Beaucoup de temps s’est écoulé entre l’invention du stéthoscope et sa généralisation dans les cabinets de médecin”, pointe le Dr Nina Watté, radiologue en formation. “Nous vivons aujourd’hui le même phénomène avec les solutions IA. Elles sont si puissantes que, lorsqu’elles occuperont enfin la place qui leur revient, elles relègueront peut-être le stéthoscope au rang de symbole.”
Nous sommes à la veille d’une révolution, avec des soins de santé qui se reposeront nettement plus sur les possibilités des technologies nourries par les données, estime-t-elle. “Smartphones et autres wearables génèrent d’immenses quantités de données, mais celles-ci ne sont pas encore réunies dans un dossier médical. En manière de boutade, on pourrait même affirmer que votre supermarché en sait plus sur vos habitudes alimentaires que votre médecin!”
“L’intelligence artificielle est la ‘formule E’ des radiologues: les algorithmes font office de copilotes et les accompagnent dans la conduite de leur voiture.”
Pour illustrer concrètement l’usage de l’IA dans les soins de santé, Nina Watté cite la radiologie d’urgence pratiquée à l’hôpital universitaire de la VUB (UZ Brussel). “Pour pouvoir dépister mieux et plus rapidement des pathologies potentiellement mortelles, on y emploie déjà des algorithmes pour les fractures des vertèbres du cou et les saignements intracrâniens. L’intelligence artificielle analyse automatiquement les scans et signale immédiatement les cas les plus critiques. Le schéma de travail du radiologue est adapté, ce qui maximise la probabilité d’une issue favorable pour les patients. Voyez-y la ‘formule E’ des radiologues: les algorithmes font office de copilotes et accompagnent les radiologues dans la conduite de leur voiture. Ceci dit, de nombreuses voitures sont encore aux stands, en attente d’être alimentées en énergie… Et quoi qu’il en soit, ce sera toujours au médecin qu’il reviendra d’interpréter les données.”
Avantages opérationnels et cliniques
“Des solutions technologiques innovantes permettent d’améliorer l’expérience des patients comme des prestataires de soins – et la santé de la population en général – tout en endiguant la hausse des coûts des soins de santé.”
La transformation numérique des soins de santé n’est pas seulement l’affaire des médecins, des prestataires de soins et des organismes de santé. “Les solutions technologiques sont appelées à devenir un support incontournable pour les soins du futur”, affirme Catherine Closset, Healthcare Lead chez Microsoft Belgique. “Des solutions technologiques innovantes améliorent l’expérience des patients comme des prestataires de soins – et la santé de la population en général – tout en endiguant la hausse des coûts de soins de santé.”
Ces nouvelles possibilités technologiques fonctionnent en grande partie à partir de données. “Il est donc crucial de disposer d’un accès rapide à ces données. Nous devons abandonner les silos au profit de standards ouverts, au niveau local et international. Et ce, de manière parfaitement sécurisée et conforme à toutes les dispositions légales, bien entendu.”
“Au départ, nous devrons effectivement recueillir énormément de données”, confirme Tom Braekeleirs, directeur du BlueHealth Innovation Center, qui accompagne les start-up dans le secteur de la santé. “Pas uniquement dans le cadre d’une pathologie ou d’un hôpital, voire d’un réseau ou d’un pays: nous devons collaborer à l’échelle mondiale pour pouvoir échanger des points de données intéressants, dans le respect de la vie privée et des sensibilités locales. J’attends beaucoup du confidential computing sur lequel travaille Microsoft. Les algorithmes traiteront alors des données sans les décrypter, donc sans problème quant au respect de la vie privée.”
Catherine Closset illustre les avantages de l’échange de données avec un exemple provenant de Finlande, un pionnier des soins de santé numériques. “Dans le réseau des 26 institutions qui constituent l’hôpital universitaire de Helsinki (HUS), la centralisation des données a mené à des gains d’efficacité opérationnelle et à des progrès cliniques. Les médecins sont avertis dès qu’un bébé né prématurément risque de développer une septicémie. Ils ont alors 48 heures pour analyser les symptômes et lancer le traitement adéquat.”
“La numérisation ne peut constituer une charge supplémentaire pour le professionnel: la technologie doit lui venir en aide afin qu’il puisse consacrer davantage de temps aux patients.”
“Si l’on va un peu plus loin encore, ces données ouvertes doivent également offrir à nos partenaires de développer de nouveaux modèles économiques”, poursuit Catherine Closset. Le médecin sera-t-il bientôt superflu? “C’est vrai, les machines comparent des quantités considérables de données, plus efficacement – et de loin – que l’être humain”, répond Tom Braekeleirs. “L’important est néanmoins ce que l’on fait de ces données. Pour intervenir avec efficience, on aura toujours besoin de l’intelligence humaine. La technologie opérera en soutien du prestataire de soins, pas à sa place. Les robots ne remplaceront pas les travailleurs de la santé, j’en suis fermement convaincu. D’ailleurs, la numérisation ne peut constituer une charge supplémentaire pour le professionnel: la technologie doit lui venir en aide afin qu’il puisse consacrer davantage de temps aux patients. En fin de compte, personne ne choisit de travailler dans les soins de santé pour rester assis derrière un ordinateur.”
Vaste écosystème
L’innovation peut contribuer à éviter un dérapage du budget de nos soins de santé, estime Tom Braekeleirs. “Les besoins s’accroissent parce que la population vieillit et que les maladies chroniques sont de plus en plus nombreuses. Si le budget annuel des soins de santé continue d’augmenter au même rythme, nos finances publiques vont exploser, passant de 13% à 30% du produit intérieur brut! L’innovation et la numérisation permettent de préserver financièrement la haute qualité des soins dans notre pays. C’est possible par des agrandissements d’échelle et de nouveaux modèles économiques, dans le cadre légal et éthique adéquat.”
Le BlueHealth Innovation Center stimule l’esprit d’entreprise chez les médecins, les infirmiers et les professionnels de la santé, mais aussi chez d’autres acteurs qui nourrissent une vision entrepreneuriale. Il veut ainsi associer les jeunes entreprises aux besoins concrets du secteur de la santé. “Nous réunissons des acteurs et des entreprises dans un vaste écosystème: Microsoft, bien sûr, qui est notre partenaire informatique, mais aussi un groupe pharmaceutique comme UCB, le fournisseur d’appareils d’imagerie médicale Agfa HealthCare, des instituts de connaissances et les pouvoirs publics.”
Jeune médecin, Nina Watté est impatiente de participer au développement de la médecine numérisée dans notre pays. “Tout va changer, on le remarque aux Pays-Bas et surtout en Scandinavie. Nous avons tout pour jouer un rôle de pionnier. Cela implique toutefois une plus large collaboration, entre les médecins tout autant qu’avec les pouvoirs publics, les entreprises technologiques et les universités. Il reste du pain sur la planche, surtout dans la formation des jeunes professionnels de la santé. Et oui, nous serons encore confrontés à des maladies de jeunesse, mais elles ne doivent pas nous empêcher d’aller de l’avant.”