Les réseaux sociaux, la nouvelle boule de cristal des marchés financiers
La saga GameStop n'est pas que la partie visible de l'iceberg. Chaque jour, des milliers d'investisseurs particuliers se retrouvent sur des plateformes de discussion pour échanger leur dernier bon plan. Et de nouveaux gourous émergent.
Oubliez Warren Buffett et ces vieux adages boursiers. Les nouveaux oracles des marchés financiers officient désormais sur les réseaux sociaux et partagent à leurs adorateurs une nouvelle prophétie presque quotidiennement. La saga boursière autour de GameStop en est le parfait exemple.
"Au cours des 10-15 dernières années, nous avons observé Internet révolutionner de nombreux secteurs et industries grâce à l’émergence des réseaux sociaux. C’est maintenant au tour de la finance."
Pour Alexis Ohanian, cofondateur de la plateforme Reddit, le combat de boxe entre les investisseurs particuliers et les hedge funds restera dans les annales comme le "début d’une nouvelle ère". "Je pense que c’est un moment décisif" dans l’histoire des marchés financiers, a-t-il expliqué lors d’un entretien à la chaîne de télévision CNBC.
"Je ne pense pas que nous retournerons dans un monde comme avant parce que ces communautés [d’investisseurs particuliers] sont un sous-produit de l’Internet connecté. Au cours des 10-15 dernières années, nous avons observé Internet révolutionner de nombreux secteurs et industries grâce à l’émergence des réseaux sociaux. C’est maintenant au tour de la finance."
Ces tweets qui ont marqué les marchés
Une révolution est-elle réellement en marche à Wall Street? Difficile à croire alors que la dernière décennie est remplie d’épisodes montrant l’influence des réseaux sociaux – en particulier Twitter – sur les marchés financiers. En avril 2013 par exemple, le compte piraté de l’agence de presse Associated Press annonce dans un faux tweet deux explosions à la Maison Blanche. Le Dow Jones perd alors plus de 100 points en quelques minutes.
Quatre mois plus tard, le célèbre investisseur Carl Icahn tweete avoir pris une importante position sur Apple , estimant que la société est "extrêmement sous-valorisée". L’entreprise à la pomme gagnera ce jour-là près de 20 milliards de dollars en termes de capitalisation boursière.
Citons également le cas d’Oprah Winfrey qui a annoncé sur les réseaux sociaux avoir perdu des kilos grâce à un programme de Weight Watchers . Ce qui fit s’envoler le cours de bourse de la société.
Même la Bourse de Bruxelles a été touchée par ce phénomène il y a quelques années. Souvenez-vous fin décembre 2016, lorsque l’homme d’affaires Marc Coucke partage à ses 133.000 followers de l’époque ses cinq valeurs favorites pour l’année suivante: Mithra , Smartphoto , Ter Beke , Lotus Bakeries et Fagron . Les trois premières seront prises d’assaut durant les semaines suivantes.
À tel point que le gendarme belge des marchés, la FSMA, lui tapera sur les doigts en rappelant que diffuser ce genre de liste "n’est pas une bonne idée".
Quand Trump faisait la pluie et le beau temps à Wall Street
"On peut clairement dire que ce n’est pas quelque chose de nouveau", confirme Bernard Keppenne, chief economist chez CBC Banque. "Cela a été pratiqué avec excès et sans contrôle par Donald Trump".
Il n’était pas rare en effet que l’ancien président américain donne son opinion sur l’une ou l’autre société américaine. Surtout au début de son mandat. Le géant de l’e-commerce Amazon en d’ailleurs fait plusieurs fois les frais en 2017. Selon une étude réalisée l’année suivante par l’Université de Nottingham, l’influence de Trump pouvait durer deux à trois jours sur une société cotée.
Ces mises au pilori ont tellement provoqué de sueurs froides aux investisseurs et professionnels de la finance que JPMorgan a créé un indice baptisé "Volfefe" pour mesure l’impact de ces tweets sur la volatilité des actions américaines.
Des gourous au commande d’une multitude de communautés
Mais Twitter n’était que le haut de l’iceberg. Selon Tom Simonts, senior financial economist chez KBC, l’affaire GameStop a notamment montré qu’un grand nombre d’investisseurs particuliers utilisent diverses plateformes de discussion comme source d’informations pour acheter et vendre des actions. Facebook, Instagram, WhatsApp, TikTok, mais aussi Signal, Telegram, Discord, Youtube ou encore le nouveau réseau social accessible uniquement sur invitation Clubhouse, tout est bon pour partager ses "bons plans" en matière d’investissement.
"En plus de l’analyse fondamentale et l’analyse technique, il existe également une forme d’"analyse du momentum". Cela signifie que l’investisseur suit l’avis de gourous et achète/vend une action sans avoir aucune idée de ce que fait exactement l’entreprise."
"En plus de l’analyse fondamentale et l’analyse technique, il existe également une forme d’'analyse du momentum'. Cela signifie que l’investisseur suit l’avis de gourous et achète/vend une action sans avoir aucune idée de ce que fait exactement l’entreprise", explique Tom Simonts. "Cela touche presque exclusivement des valeurs pharmaceutiques ou (bio)technologiques, très illiquides, peu connues, mais avec la possibilité de doubler en quelques jours grâce à un afflux massif d’investisseurs créé par un post sur un réseau social".
On l’a encore vu récemment avec Elon Musk. Le patron de Tesla – qui avait déjà fait parler de lui en 2018 pour son combat contre la Securities and Exchange Commission (SEC) après avoir évoqué une sortie de sa société de la Bourse – a pris le relais de Donald Trump en enchaînant les tweets en faveur de l’une ou l’autre société cotée (CD Projeckt , Shopify , Etsy , etc.). Et il a fallu un simple hastag #bitcoin sur son profil Twitter pour déclencher presque instantanément un bond de 20% de la plus célèbre des cryptomonnaies.
L'homme d'affaires a d'ailleurs réitéré l'expérience cette semaine avec une autre monnaie virtuelle, le Dogecoin, dont le cours a gagné 60% dans les heures suivantes.
Au final, à en croire Tom Simonts, il suffit de pas grand-chose pour devenir l’un de ces gourous. "Si tu es assez actif sur les réseaux sociaux, que tu exposes des idées d’investissement qui affichent d’importants gains, et ça plusieurs fois de suite, je pense que tu es déjà un gourou."
Le réveil tardif des régulateurs
Bernard Keppenne estime de son côté que l’une des différences entre la saga GameStop et ce qui s’est passé auparavant, "c’est qu’il y a peut-être une prise de conscience des risques inhérents, de l’impact des réseaux sociaux sur les marchés financiers".
Il note d’ailleurs que Janet Yellen, ancienne présidente de la Réserve fédérale américaine (Fed) et nouvelle secrétaire au Trésor, n’a pas tardé à convoquer les autorités de surveillance pour en discuter. Les responsables de la SEC, de la Fed et de la Commodities and Futures Trading Commission (CFTC), l'autorité des marchés à terme, se sont en effet réunis jeudi à sa demande afin de "débattre pour savoir si oui ou non les événements récents nécessitaient de nouvelles mesures".
Au terme de la réunion, ils ont salué la solidité des infrastructures des marchés financiers, tout en soulignant la nécessité d’une étude circonstanciée de la SEC.
Des liquidités jusqu’à l’ivresse
Comment expliquer cette réaction des régulateurs? Selon Bernard Keppenne, "leur crainte, c’est le risque d’avoir une contagion à l’ensemble des marchés financiers". "Par ailleurs, il y a probablement une prise de conscience que l’excédent de liquidités présentes sur les marchés – qui est déjà un facteur de volatilité et de création de bulle – soit un facteur propice à ce genre de phénomène."
"Les comportements que l’on a observés ces dernières semaines sur les marchés financiers n’auraient pas eu lieu si la liquidité n’était pas aussi abondante."
De nombreux observateurs pointent du doigt cet effet pervers de la politique monétaire ultra-accommodante des banques centrales. Même le président de la Fed de Dallas, Robert Kaplan, a reconnu mardi que les achats de 120 milliards de dollars que la Réserve fédérale réalise chaque mois sur les marchés financiers a pu alimenter la spéculation à Wall Street.
"Les comportements que l’on a observés ces dernières semaines sur les marchés financiers n’auraient pas eu lieu si la liquidité n’était pas aussi abondante", confirme Alexandre Baradez, chief market analyst chez IG France. "La liquidité est telle qu’elle doit bien arriver quelque part. C’est pourquoi les investisseurs sont passés en mode ‘risk on’."
Il évoque également deux autres facteurs, dont la crise sanitaire."Avec le confinement, la bourse est devenue pour certaines personnes un moyen de s’occuper". Le fait que de grandes entreprises comme Tesla ou Apple divisent leurs actions pour attirer davantage les investisseurs particuliers a aussi, selon l’analyste, alimenté la récente fièvre spéculative.
Une influence, oui, mais seulement à court terme?
À la question de savoir si les réseaux sociaux ont une réelle influence sur les marchés financiers, de nombreuses études répondent par l’affirmatif. Le Belge Johan Bollen, professeur à l’Université de l’Indiana, a ainsi montré dans un rapport publié en 2010 que Twitter pouvait prédire l’évolution du Dow Jones avec une fiabilité de 87,6%.
"La réalité économique gagnera toujours. À long terme, le prix d’un actif est sans exception dicté par ses fondamentaux."
Même les professionnels de la finance sont conscients de cette influence. Selon un sondage réalisé par Colt Technology Services, une plateforme d'échanges d'informations pour les entreprises, et relayé par le courtier français IG en mai 2019, environ deux tiers d’entre eux reconnaissent que les opinions exprimées sur les réseaux sociaux influencent directement la valeur de certaines actions en bourse.
Selon Tom Simonts, l’influence des réseaux sociaux sur les marchés financiers n’est toutefois que de courte durée. "Oui, on peut faire exploser la valeur en bourse d’une société jusqu’à des niveaux stratosphériques pendant plusieurs mois. Mais, à un moment donné, cela va se dégonfler. La réalité économique gagnera toujours. À long terme, le prix d’un actif est sans exception dicté par ses fondamentaux."
Pour autant, les investisseurs doivent se préparer à vivre d’autres événements de haute volatilité dans les prochains mois. Bernard Keppenne prévient: "Ce qui s’est passé avec GameStop, cela va encore se produire parce que [les autorités de régulation] ne vont pas pouvoir mettre des outils rapidement en place. Et c’est quelque chose que les marchés vont devoir intégrer, que ce soit pour les actions ou le bitcoin".
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