Opinion | Désormais prise en étau, l’Europe sera fédérale ou elle ne sera plus
Le temps n’est plus à la coopération internationale, mais aux rapports de force entre puissances. Il s’agit désormais de garantir notre survie face à la soif d'expansion de la Chine, de la Russie et des États-Unis.
Un nouvel empire inattendu se profile à l’ouest de l’Europe. Donald Trump a confirmé son ambition d’être un “président impérial”. Il a notamment indiqué qu’il ne refuserait pas d’utiliser la force pour annexer le canal du Panama ou le Groenland et a réitéré son désir d’intégrer le Canada aux États-Unis. Plus symboliquement, il a proposé de renommer le “Golfe du Mexique” en “Golfe d’Amérique.” Ceci constitue un tournant. Loin d'être isolationnistes, les États-Unis de Trump amorcent un dangereux tournant à vocation impérialiste.
Parallèlement, Elon Musk, depuis quelques mois son allié, multiplie les prises de position politiques offusquantes dans les affaires internes des démocraties européennes. Avec les algorithmes de son réseau social, il nous enferme vicieusement dans nos certitudes. Il apporte officiellement son soutien à Reform UK au Royaume-Uni, l’héritier du parti pro-Brexit de Nigel Farage, qu’il souhaite financer à hauteur de 100 millions de dollars. Il fait de même avec Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne, en participant à un “débat” avec sa dirigeante sur son réseau social afin de lui offrir une exposition médiatique mondiale, alors que les médias allemands maintiennent le cordon sanitaire. Rappelons que ces partis sont ouvertement anti UE, qu’ils sont sympathisants de Poutine et que l’AfD possède une proximité inquiétante avec le passé et l’idéologie nazis.
Une Europe cernée par des empires renaissants
Durant sa conférence du 6 janvier, Trump a confirmé sa complaisance envers le régime de Vladimir Poutine. Ils adhèrent tous les deux à la politique de zones d’influence, voire d’espace vital, avec le Groenland pour le premier et l’Ukraine pour le second. Ceci renforce l’idée terrifiante que l’Europe est désormais prise dans un étau.
L’Europe est désormais cernée par des empires renaissants dépourvus de toute considération pour les Européens, dirigés par des hommes autoritaires animés par une soif insatiable de puissance et d’expansion.
En effet, l’Europe subit, depuis des années des tentatives de déstabilisation étrangères tant internes qu’externes orchestrées par la Chine et la Russie. À cela s’ajoute désormais une nouvelle menace provenant d’un État historiquement allié, qui s’inscrit dans un contexte déjà marqué par des ingérences russes répétées, telles que celles dans les élections roumaines et les sabotages de câbles de communication en mer Baltique fragilisant nos intérêts. L’Europe est désormais cernée par des empires renaissants dépourvus de toute considération pour les Européens, dirigés par des hommes autoritaires animés par une soif insatiable de puissance et d’expansion.
Dans ce contexte, nous avons besoin d'un sursaut, un véritable saut en avant dans l’intégration européenne comme plaidé dans les rapports d’Enrico Letta, Mario Draghi et Sauli Niinistö, une action offensive. Il est désormais plus urgent que jamais de fédérer l’Europe et tous les pays européens qui le souhaitent dans une fédération solide capable de garantir la démocratie en son sein et de préserver son intégrité et son indépendance face à cette «internationale impériale» qui représente près de 2 milliards d’individus et un PIB annuel proche de 50.000 milliards d’euros, soit plus de deux fois et demie le PIB de l'UE.
«Il n’y a plus que des petits pays en Europe, mais certains ne le savent pas»
Que se passera-t-il demain si Trump passe des paroles aux actes? Les États de l’UE sont-ils prêts à envoyer des troupes défendre le Groenland, les Pays baltes? Ou va-t-on laisser l’Europe être partitionnée comme trop de fois dans l’histoire?
Le principe de réalité nous amène à penser que le temps n’est malheureusement plus à la coopération internationale, mais aux rapports de force entre puissances.
Comme le disait déjà Paul-Henri Spaak dans les années cinquante, «il n’y a plus que des petits pays en Europe, mais certains ne le savent pas». Individuellement, dans un monde de 8 milliards de personnes, les États européens risquent d’être laminés s’ils restent désunis. En revanche, ensemble, nous sommes capables de défendre ce qui nous est le plus cher: la liberté, la solidarité, la paix, le respect des minorités, la coopération entre nos citoyens et nos États. Il ne s’agit plus seulement d’améliorer le fonctionnement de l’UE, de la rendre plus démocratique, de faire appliquer le principe de subsidiarité et d’assurer prospérité et bien-être à notre continent.
Il est temps de changer de logiciel
Il s’agit désormais, aussi, de garantir notre subsistance et notre survie face à des empires dont la marche en avant ne cessera que si nous nous unissons. Si nous ne prenons pas dès aujourd’hui la route de la démocratie fédérale, d’une véritable constitution européenne vers les États-Unis d’Europe, nous risquons de sombrer collectivement dans une époque sombre, où ces nouveaux empires joueront de notre division. Une période imprévisible dont l’histoire nous enseigne qu’elle peut finir très mal.
Le processus de fédéralisation, d’union et de construction d’une défense européenne est notre ultime dissuasion contre ces empires. Il prendra nécessairement du temps. Or, ce temps sera mis à profit par nos opposants internes (les partis d’extrême droite et d’extrême gauche) et externes, pour avancer leurs pions à nos dépens.
Le principe de réalité nous amène à penser que le temps n’est malheureusement plus à la coopération internationale, mais aux rapports de force entre puissances. L’Europe doit prendre acte de cette nouvelle donne géopolitique. L’Europe doit changer de logiciel. Prise en étau, l’Europe sera unie, fédérale, ou elle ne sera plus.
*Article cosigné par d’autres membres de l’UEF.be: François Mennerat, Jean Marsia, Philippe van Damme, Marcel Vanden Clooster, Francisco Vigalondo, Michele Ciavarini Azzi, Lucian Onisei, Giovanni Merlini.
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