Ce lundi 27 janvier, l'héritage de Martin Margiela sera célébré lors de la plus grande vente aux enchères de ses pièces iconiques jamais organisée à Paris.
Kerry Taylor Auctions place aux enchères le plus grand nombre de vêtements et d’accessoires jamais rassemblés signés Martin Margiela ce lundi 27 janvier. L’annonce a été relayée par tous les grands sites de mode dont WWD, Vogue et même I-D.
Pas moins de 270 pièces passeront sous le marteau, provenant des archives d’Angela et Elena Picozzi. Fait notable: de nombreuses pièces de collection, encore dans leur emballage d’origine, sont estimées entre 200 et 5.000 euros. Comment les sœurs italiennes ont-elles constitué cette collection? Leur mère, Graziella Picozzi, avait du flair pour repérer les talents. Le jour où un jeune Belge inconnu vient frapper à la porte de son entreprise textile, dans les années 1980, elle décide de le soutenir. Elle continuera même après que Margiela a fondé son entreprise en 1988 avec Jenny Meirens, marquant ainsi l’esprit des années 1990.
Dès son premier défilé à Paris en 1989, où Martin Margiela emmène ses invités dans un entrepôt abandonné, il est évident que le créateur limbourgeois lance une révolution. "J’étais tellement ému par ce que je voyais que j’ai pleuré", a confié le créateur de mode Raf Simons en 2016 à Gentlewoman. "Quelle folie, pensais-je, pleurer à un défilé de mode! En regardant autour de moi, j’ai vu que la moitié du public était également en larmes."
Des mannequins atypiques, le recyclage, le bricolage, des coutures apparentes, des trompe-l’œil, des ourlets asymétriques et la mise à l’honneur de l’équipe: Margiela a renversé toutes les conventions, fruit d’une grande réflexion.
"Ce défilé a marqué un tournant, loin de la mode clinquante des années 1980", déclare Alex Baddeley, expert en mode et fils de Kerry Taylor, la propriétaire de la maison de vente aux enchères. C’est lui qui a étudié et organisé la collection qui sera mise aux enchères ce lundi.
"Margiela a introduit des vêtements sobres, des silhouettes plus étroites et les emblématiques épaules cigarette — l’antithèse des épaulettes et des dorures années 1980. Il a aussi révélé comment les vêtements étaient fabriqués. Cet esprit conceptuel s’accordait parfaitement avec les années 1990."
Valeur inestimable
Les archives Picozzi, qui comprennent de nombreuses pièces parmi les premières –parfois même en plusieurs exemplaires – se sont révélées être un trésor dont même l’expert a eu du mal à se remettre. "Il y avait des rumeurs sur cette collection, mais il est fréquent que les gens se vantent de ce qu’ils possèdent et, neuf fois sur dix, c’est beaucoup moins intéressant qu’ils ne le pensent. Cette fois-ci, j’ai été stupéfait de voir toutes ces pièces dont je n’avais parfois vu qu’une ombre sur de vieilles vidéos."
Tous les lots de "Martin Margiela: The Early Years, 1988-94" seront exposés ce week-end à Paris, 81 boulevard Voltaire.
La vente aux enchères a lieu le lundi 27 janvier et sera proposée en direct sur www.drouot.com et www.invaluable.com
Le fait qu’il y ait des pièces de la première collection, donc avant le défilé SS90, rend l’ensemble encore plus spécial: "Elles n’ont été achetées que par quelques boutiques et elles n’ont donc été produites qu’en si petites quantités qu’elles valent presque de l’or, ce qui les rend extrêmement intéressantes."
Là où la tension sera également palpable ce lundi, c’est au MoMu d’Anvers. Le musée se consacre, avec sa politique de collection, aux designers d’avant-garde, surtout s’ils ont un lien avec Anvers ou la Belgique, explique son conservateur, Wim Mertens. "Pendant le week-end, quelqu’un ira voir les collections à Paris, et lundi, nous installerons notre salle de guerre, où deux collègues suivront la vente aux enchères, tandis que le reste de l’équipe viendra regarder quand elle deviendra vraiment enthousiasmante."
La vente aux enchères promet certainement d’être enthousiasmante, compte tenu de l’intérêt croissant pour les pièces vintage et de la réputation de Maison Martin Margiela. "En tant qu’institution publique, nous avons des budgets limités. Les musées privés et les collectionneurs font monter les prix, ce qui nous met hors-jeu. C’est pour cela que nous sommes ravis des dons qui nous sont faits", ajoute Mertens.
Ces dernières années, tous les ingrédients ont émergé pour que renaisse Martin Margiela. En 2017, le MoMu d’Anvers a donné le coup d’envoi avec l’exposition "Margiela - The Hermès Years". Le Palais Galliera à Paris lui a emboîté le pas en 2018. Un an plus tard, le documentaire "Martin Margiela - In His Own Words" donne la parole au très discret créateur: il divulgue son processus créatif et sa décision de quitter sa maison en 2008, déçu par la commercialisation croissante du monde de la mode. Fin 2021, il est exposé à Paris, aux Lafayette Anticipations, et l’année dernière, Anvers a inauguré "Blinds", sa première œuvre d’art dans l’espace public.
Fétichisme aggravé
Depuis l’avènement de TikTok, l’intérêt pour les créations de Margiela n’a fait qu’augmenter. Outre les défis en tout genre et les vidéos d’unboxing, la plateforme a démocratisé la connaissance de la mode. Les tiktokeurs se sont révélés être des critiques de mode assez pointus: #Fashionhistory compte aujourd’hui plus de 47.000 entrées. Ce n’était donc plus qu’une question de temps avant que le réseau social ne découvre le grand maître belge qui a révolutionné la mode comme personne – sauf Yves Saint Laurent.
Et puis il y a Lexus, une New-Yorkaise dont le rendez-vous prometteur sur Tinder ne s’est pas seulement éclipsé le lendemain matin, mais a également emporté ses souliers Tabi signés Margiela. Résultat: Lexus a battu le rappel sur TikTok pour les retrouver. Cette affaire a fait le tour du monde numérique et a fait flamber la demande pour les souliers-signature de Martin Margiela: Dua Lipa, Kim Kardashian et même Emily in Paris ont été aperçues avec ce modèle polarisant.
En parallèle, l’essor des boutiques vintage de luxe, où les pièces de qualité sont bien rangées, reflète l’évolution des vêtements de seconde main: de mode bon marché à tenue exclusive et unique.
Selon Nathalie Wlostowski, qui vend beaucoup de pièces de Margiela dans sa boutique vintage Vaniitas, les jeunes dans la vingtaine et la trentaine sont de plus en plus sensibles aux principes du recyclage et aux considérations financières. "Ils réalisent que le vintage continue de prendre de la valeur. Au lieu d’acheter plusieurs pièces de fast-fashion bon marché qui ne tiennent pas deux lavages, ils optent pour le cost-per-wear du vintage: profiter d’une pièce pendant des années avant de la revendre sans perdre de l’argent et parfois même avec profit."
Cela est valable seulement pour les "bonnes" pièces. Tout comme il y a plus de demandes pour les pièces Céline de Phoebe Philo, tous les articles de seconde main de Maison Margiela n’ont pas la même valeur. "Si vous voulez collectionner des pièces, visez les articles de l’époque où Margiela était aux commandes, soit jusqu’en 2008", dit Alex Baddeley. "Et surtout, tout ce qui date d’avant 1994, ils sont vraiment rares. À cette époque, Margiela allait jusqu’à réutiliser des créations de ses collections antérieures, ce qui faisait de son travail une sorte de conversation continue. Il réalisait des remakes de ses propres créations, des répliques de robes des années 1930 et interrogeait ainsi ses clients: comment consommons-nous la mode et qu’est-ce qui est pertinent? Cela montre à quel point il était visionnaire."
Succession
Pour savoir où en est la Maison Margiela actuelle, il faudra attendre la publication des résultats financiers de l’année 2024. Depuis 2002, Maison Margiela appartient à OTB, le conglomérat italien avec lequel Renzo Rosso a lancé Diesel et qui possède également Marni et Viktor & Rolf. Pour 2023, le chiffre d’affaires a été de 1,9 milliard d’euros, une augmentation de 10% par rapport à l’année précédente. Mais depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts: l’année dernière, John Galliano, qui a succédé à Margiela en tant que directeur créatif, a livré son magnum opus avec un défilé de couture dramatique qui est devenu viral au point que les fans se font désormais épiler les sourcils comme au début des années 1970. Succès suivi de stupeur quand, quelques mois plus tard, le Britannique annonce qu’il quitte la maison.
Glenn Martens, le Brugeois qui a dirigé avec brio le label français Y/Project, recruté par Renzo Rosso pour redonner vie à Diesel lui succédera-t-il? Martens a étudié à l’Académie de Mode d’Anvers (comme Margiela), est entré dans le métier chez Jean Paul Gaultier (comme Margiela), utilise un langage qui défie les conventions vestimentaires (vous l’aurez deviné – comme Margiela), conçoit déjà pour une marque du groupe OTB... autant de signes qui pourraient jouer en sa faveur pour occuper ce poste laissé vacant après le départ de Galliano.
Quoi qu’il en soit, il est fort probable que, s’il est rendu public, le prochain talent qui opérera pour Maison Margiela pourra participer à la vente chez Kerry Auctions et essayer de rafler les lots Picozzi. "Il est fréquent que les maisons qui embauchent de nouveaux designers viennent nous voir pour racheter des pièces des archives, car les photos ne suffisent pas", explique Baddeley.
Quant à savoir si ces pièces rares seront l’objet d’une surenchère du designer, l’expert ne peut pas le dire. "Je sais que Margiela est au courant de l’existence de la vente aux enchères, mais va-t-il enchérir? Pas de commentaire!"