© Y.R.

Qu'est-ce qui a inspiré les premiers parfums de Hedi Slimane pour Celine?

Des poèmes d’Arthur Rimbaud. Paris, la nuit. Le glamour de l’iguane Iggy Pop: les sources d’inspiration de Hedi Slimane pour la toute première collection de haute-parfumerie pour la maison Celine sont très personnelles. Ou comment traduire la sauvagerie adolescente en 11 fragrances.

À l’heure de l’exhibitionnisme social, Hedi Slimane a choisi d’être le maître des horloges : ultradiscret, en retrait, c’est lui qui écrit l’anthologie de ses apparitions. Non qu’il se dérobe à une époque qu’il incarne si bien, mais on le voit peu et il ne donne quasiment pas d’interview. Rare, sa parole n’en est que plus attendue.

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Celine F/W 19-20.
Celine F/W 19-20.
© Getty Images

Après Dior Homme et Saint Laurent, il a été nommé directeur artistique de Celine en janvier 2018, avec pour mission de transformer cette maison parisienne créée en 1945 en marque globale.

À cet effet, Hedi Slimane a conçu une collection de haute parfumerie d’esprit très français, soit onze parfums qui sortiront en deux temps, d’abord neuf cet automne, présentés dans une boutique rue Saint-Honoré, et deux l’an prochain. Slimane connaît parfaitement cet univers: chez Dior, il a été un précurseur, créant la collection privée de colognes en 2004.

En une vingtaine d’années, couturier et photographe, il a imposé la silhouette structurée en I, le culte de la jeunesse et sa grâce sauvage, l’élégance vaporeuse, le rock en noir et blanc, l’androgynie et la mythologie californienne. Chez Celine, c’est une néobourgeoise délurée qu’on célébrera cette saison, une Parisienne au charme pas si discret, revue à l’aune de la grammaire stylistique slimanienne. Des airs du temps qu’il a saisis avant les autres et transformés en classiques désirables.

Dès votre arrivée chez Celine, vous avez lancé le projet d’une collection de fragrances. Avez-vous toujours eu en tête cette approche holistique d’une maison de couture?

L’alignement des fondamentaux artistiques d’une maison de couture m’a toujours semblé incontournable. Chaque création, chaque développement, participe d’un tout, une sorte d’absolu, de rigueur artistique qui intègre et transpose l’ensemble des valeurs d’une maison et de son couturier. Il s’agit d’ouvrir sans cesse de nouveaux champs.

"Écrire sur un parfum est un exercice ardu puisque ineffable et instinctif par définition."

Ici, la dimension olfactive de Celine dialogue avec la maroquinerie de grand luxe et la haute couture. Elle affirme par ailleurs les nouvelles conventions architecturales de la maison Celine. Sur le plan aspirationnel, elle se rapproche de mon style et de mes codes en mode et en photographie. Je ne sais, du reste, pas fonctionner autrement qu’holistiquement.

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J’ai ainsi commencé ce projet olfactif dès mon premier jour chez Celine. Le parfum a toujours été un moyen de trouver mon personnage, femme et homme, d’inscrire un registre émotionnel dans mes collections. Le parfum précède la mode que je crée, et en constitue par ailleurs le sillage.

Pourquoi 11 parfums?

Ce nombre s’est imposé naturellement. Cette collection de haute parfumerie chez Celine est le début d’une histoire olfactive. Le chiffre 1, multiple, symbolise donc l’unicité de la collection en même temps que les correspondances entre ces premiers parfums.

Vous aviez déjà travaillé sur des fragrances lors de votre passage chez Dior. Qu’en avez-vous retenu?

Par passion, j’ai créé chez Dior la collection privée de colognes en 2004, qui s’est très largement développée depuis. Le concept des collections de parfums était à ses débuts, et cette première collection reposait alors sur trois colognes: Cologne Blanche, Eau Noire, et enfin Bois d’Argent, qui, au fil du temps, est devenu un classique. À l’époque, ce projet n’intéressait pas grand monde, on imaginait difficilement qu’un projet aussi luxueux, en dehors de toute considération marketing, dans une pure tradition de parfumerie française, puisse trouver un public.

J’ai naturellement beaucoup appris grâce à cette première collection privée, et par la suite en créant un parfum institutionnel, Dior Homme, devenu lui aussi au fil du temps un classique au masculin.

Les 11 fragrances sont présentées dans des flacons en verre massif d’inspiration moderniste.
Les 11 fragrances sont présentées dans des flacons en verre massif d’inspiration moderniste.
© Photo S.P.

Comment avez-vous élaboré le journal olfactif qui a constitué la charte de référence pour les trois nez qui ont travaillé sur la collection?

J’ai écrit le journal olfactif par étapes. Il s’est précisé dans le temps. Je me suis toujours servi de l’écriture pour approcher une idée olfactive, y compris chez Dior. Il me faut toujours poser des mots afin de mieux cerner les contours d’un projet de création. Écrire sur un parfum est un exercice ardu puisque ineffable et instinctif par définition. Du reste, au tout départ, j’ai confié mon journal olfactif à une dizaine de parfumeurs. Au fil des soumissions, des affinités sont nées, et j’ai poursuivi le projet avec trois complices.

Que contient ce journal olfactif?

C’est une suite d’images, de cadrages, d’impressions au sens photographique du terme. Il y a aussi le souvenir, la dimension biographique particulièrement présente sur ce projet de premiers parfums. La description des personnages, leur tempérament, leur singularité, leurs contradictions donnent le cadre aux sillages, aux patines particulièrement travaillées sur l’ensemble de cette collection de haute parfumerie.

La parfumerie est-elle, plus encore que la mode, le terrain de tous les possibles créatifs?

Elle l’est tout autant, à condition de s’affranchir de tout carcan, d’oblitérer l’existant, d’être totalement libre. La grande différence pour un couturier, c’est surtout de jouer avec une temporalité autre. Les parfums sont là pour durer, ils nous accompagnent fidèlement dans le temps, et se confondent avec nous-mêmes, avec nos vies. La mode, par comparaison, c’est l’adultère.

Pour ce projet, vous semblez attaché à un esprit couture. Que revêt ce terme à vos yeux?

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"Ce que je crée est ce que je suis"
"Ce que je crée est ce que je suis"
© Y.R.

J’ai toujours été attaché à cet esprit couture. C’est le coeur même de tout ce que je crée depuis plus de vingt ans. Il y a ici l’intention d’exception et d’exécution parfaite, la transmission et la fière préservation d’un artisanat de luxe. Ce projet de haute parfumerie, expérientiel, s’inscrit dans une tradition retrouvée, fondamentalement française.

Quels sont vos souvenirs olfactifs les plus prégnants? Ceux de l’enfance ? Ceux de l’adolescence? Étiez-vous un jeune Rimbaud?

Les notes aromatiques, sans aucun doute. Les jardins méditerranéens dès l’enfance. J’ai découvert la poésie d’Arthur Rimbaud à 13-14 ans. Un grand nombre d’adolescents, dont je faisais partie, s’identifiaient au jeune poète. J’étais obsédé par ses portraits mélancoliques de jeunesse. Rimbaud est un parfum qui sortira chez Celine en 2020. C’est naturellement un parfum sur l’éternelle jeunesse. Il s’agissait d’évoquer l’élan vital, la fragilité, mais aussi le spleen de l’adolescence.

Êtes-vous un homme à parfums? En avez-vous porté tôt?

J’étais effectivement intrigué par ce monde ésotérique, raffiné et luxueux du parfum. Les couleurs d’ambre, les flacons de verre cossus portant le nom de grands couturiers et de parfumeurs historiques me fascinaient. J’ai grandi dans les années 1970 et 1980. L’imagerie et le prestige des parfums étaient à leur apogée. J’ai très vite porté un parfum de Caron, puis de Guerlain. Je portais parfois une eau de Cologne de chez Old England que j’aimais tant. Un premier parfum est un signe d’affirmation, d’émancipation. Il représente une forme de rite initiatique. Il ouvre la voie, le champs des possibles.

L’androgynie est au coeur de votre travail: êtes-vous intéressé par les théories du genre?

Toute ma carrière a effectivement été associée à l’androgynie. Cette ambiguïté naturelle n’était pas du tout orthodoxe lorsque j’ai commencé ma carrière de couturier à la fin des années 1990. Je me suis toujours affranchi du genre, et ma définition de la masculinité intégrait alors, sans autre forme de revendication, une forme de fragilité et une féminité assumée.

Je n’ai pas changé depuis, et si ce sujet est aujourd’hui populaire, ce dont je me réjouis, il n’affecte en aucun cas la philosophie de ce projet. Ainsi, l’ensemble de mes parfums pour Celine sont naturellement masculins et féminins à la fois, plutôt que non genrés, un terme théorisé terrifiant. Il s’agit finalement de porter ce que l’on veut. Un floral, pour un garçon, un boisé pour une fille, peu importe, ce n’est pas du tout un sujet. On peut simplement parler d’affinités électives, de sensibilité et d’émotion, en dehors de toute définition.

"Pour ce projet de parfums, j’ai pu aller très vite parce que dès le premier jour, j’avais l’ensemble du projet en tête."

Quel parfum portait votre mère? A-t-il joué un rôle particulier dans votre relation au parfum?

Ma mère portait le plus souvent Shalimar, mais cela ne m’a pas particulièrement influencé. J’aimais en revanche beaucoup l’esprit aldéhydé des parfums des années 1970. La note poudrée est le fil conducteur de cette collection. Les parfums poudrés évoquent une Parisienne sophistiquée, élégante, coquette même, an sillage vaporeux.

Qu’évoque pour vous cette note particulière? Paris? Une femme en particulier?

Ce sillage, ou patine poudrée, signe l’ensemble de ma collection pour Celine. C’est une note surannée que j’ai toujours aimée par-dessus tout et qui définit sans doute mon style en parfumerie. Du reste, j’ai toujours détourné cette note sophistiquée, ce nuage diaphane au masculin. La note poudrée représente pour moi une forme si française d’élégance, un chic seventies délicieusement désinvolte.

La note poudrée est généralement associée à une certaine douceur. Vos parfums sont-ils aussi un antidote à une époque devenue si rude?

Effectivement, cette notion de douceur, de réconfort, une forme de néoclassicisme dans les compositions poudrées et évanescentes semblent un antidote à cette époque troublée et abrasive. Sans doute s’agit-il de trouver une sorte de protection, un écran olfactif et un sillage délicat qui permettent de retrouver un ancrage, d’exprimer non pas juste une personnalité mais des émotions à fleur de peau. Combattre la rudesse par la fragilité. C’est sur cette idée que j’ai créé La Peau Nue, Cologne Française ou Saint-Germain-des-Prés.

Vous, l’ultracontemporain, semblez éprouver une certaine nostalgie pour haute parfumerie. Est-ce le cas et pourquoi?

Plutôt que de nostalgie, il s’agit de poser un vocabulaire classique, une tradition qui me semble tout à fait dans son époque, et sans doute d’autant plus contemporaine qu’elle est à contre-courant. La parfumerie dite de niche s’est peut-être perdue dans une approche essentiellement matière et tonale, interchangeable. J’ai préféré revenir à la narration, aux accords facettés, à l’idée d’une signature olfactive forte.

Êtes-vous moderne ou contemporain?

Celine F/W 19-20.
Celine F/W 19-20.
© Gamma-Rapho via Getty Images

Je suis très attaché à cette idée de vivre spontanément l’époque, me laisser juste porter sans revendication. Conceptuellement, la modernité m’a toujours semblé illusoire, une course perdue d’avance et potentiellement pathétique. Il faut, me semble-t-il, tenter de s’affranchir de cette ambition pour retomber malgré soi sur une forme de justesse. Avec le temps, j’ai sans doute évolué vers une forme transformée de classicisme. Je l’ai fait sciemment par rejet du tout contemporain galvaudé, loin de toute radicalité. Il s’agit donc de se soustraire au temps, de le suspendre, de l’étirer afin d’être toujours dans son époque, ou parfois de la précéder.

Chacun de vos parfums évoque un souvenir personnel. Qu’apprend-on de vous en se référant aux noms de vos parfums?

C’est effectivement des chapitres de ma vie. Je souhaitais procéder de manière narrative, raconter mon histoire en me passant des mots. La plupart de ces noms étaient déjà dans un tiroir, à l’instar de Reptile, que je vois comme le pendant olfactif de mes habits de scène ou portraits de rock stars, de Lou Reed à Iggy Pop. Black Tie s’imposait depuis les années Dior, mes vestes de smoking, et le début de ma silhouette tailleur structurée en I. J’ai toujours voulu faire de mon expertise du tailleur et du noir un parfum.

Les notes de la collection tissent un pont imaginaire entre Paris et la Méditerranée - vos origines. Qu’y a-t-il de l’une et de l’autre en vous?

Je reste très attaché à la Californie. Je lui dédie du reste un parfum: Eau de Californie. Cela fait toujours partie de ma vie, j’y ai tant de souvenirs. J’ai cependant réalisé, il y a peu, que Paris me manquait trop, et que j’étais parisien par-dessus tout. J’aime la vie de cafés, le boulevard Saint-Germain, les salles de cinéma du Quartier latin, tout cela me manquait. C’est effectivement, et de nouveau, mon point d’ancrage, à égalité cependant avec le sud de la France, où je vis la moitié du temps, face à la mer, dans une sorte de transposition de ma vie californienne. Mes racines sont aussi là, en Méditerranée, c’est indispensable à ma vie.

Certains de vos parfums renvoient au fantasme de la nuit, aux années Palace et Bains Douches. Quel noctambule êtes/étiez-vous?

"Je ne sais, du reste, pas fonctionner autrement qu’holistiquement. J’ai ainsi lancé ce projet olfactif dès mon premier jour chez Celine."

J’ai tellement de souvenirs de ces années Palace et Bains Douches que j’ai vécues intensément. C’est aussi une idée de Paris la nuit qui me manque terriblement aujourd’hui. Je sortais tous les soirs dès l’âge de 16-17 ans. J’observais le monde sans connaître personne. Je restais à distance dans une posture photographique. J’ai sans doute appris mon métier de couturier, l’étude des caractères et la mode par extension, dans les boîtes de nuit parisiennes.

C’est, du reste, précisément aux Bains ou au Palace que la mode existait et s’inventait. Trente ans plus tard, je crée un parfum chez Celine, Nightclubbing, et tente de retrouver olfactivement cet univers élégamment décadent; une banquette de velours cramoisi, des odeurs de nicotine sur une patine ambrée, une nuque aux effluves de vanille.

Parade renvoie au dandysme et à la façon de se présenter au monde. Aimez-vous le terme de dandy et vous ressemble-t-il?

J’ai toujours été sensible au rituel, à la liturgie du paraître. Le dandysme a cristallisé un grand nombre de conventions en mode masculine. Il y a ici l’idée de la transmission, l’héritage des dandys historiques, de la littérature du XIXe aux scènes pop et rock depuis les années 1960. De Baudelaire à Huysmans et Des Esseintes, de Gainsbourg à Dutronc, en passant par les Clash, Doherty et d’autres, aujourd’hui encore, les dandys paradent avec désinvolture.

Par extension, l’histoire du rock se confond avec les attributs des dandys historiques. Parade a été créé sur cette idée de la transmission et du rituel du paraître. Je croise, et photographie, des jeunes musiciens de 18-20 ans particulièrement sophistiqués à Londres, Paris, Los Angeles, par opposition au revival nineties un peu ‘normcore’ dont vous parlez, un sportswear passablement cheap et logotypé, aux antipodes de ce que je décris.

Parlez-nous du flacon. L’Art déco dont il s’inspire vous est-il cher?

J’ai toujours eu une préférence pour le XVIIIe siècle français et les mouvements modernistes du début du XXe siècle. Outre mon penchant pour le Bauhaus et De Stijl, je me suis très tôt entouré de meubles et d’objets Art déco ou de l’UAM – l’Union des Artistes Modernes –, de Frank à Eyre de Lanux, de Chareau à Mallet-Stevens ou Herbst. Pour ce flacon de parfum, j’ai travaillé avec mon verrier français sur une forme architecturée, un rectangle de verre massif.

Le poids est fondamental, il signe le geste, la qualité et le luxe d’un objet. J’ai découpé des ondulations sur les côtés du flacon dans un goût moderniste et chapeauté ce flacon de laque noire facettée, surmontée du Triomphe, le monogramme historique de la maison Celine.

Le carton blanc mouluré, apposé sur chaque flacon, est façonné d’un motif de piqué blanc, résonnant avec l’un des parfums phares de cette collection, Black Tie. Les jus sont ambrés et dorés, et j’ai beaucoup travaillé sur la luminosité du verre et les reflets du flacon afin d’obtenir la profondeur souhaitée. L’écrin intime de cette collection et de ces flacons précieux sera une boutique de haute parfumerie Celine, qui ouvrira rue Saint-Honoré à l’automne.

Celine Haute Parfumerie Collection

Ce projet a été réalisé en un temps très court. Quel est votre rapport au temps?

Je cours en permanence après le temps. Tout va toujours si vite. Les projets d’édition, les collections, les séances photo s’amoncellent, et cela crée une énergie dont j’ai sans doute besoin. J’ai appris depuis mes années californiennes à prendre du temps pour moi, un temps de réflexion et d’apaisement.

Pour ce projet de parfums, j’ai pu aller très vite parce que dès premier jour, j’avais l’ensemble du projet en tête: l’esprit, la philosophie de cette collection, son signifiant pour Celine, les noms de chaque parfum. J’ai très vite dessiné le flacon, l’étui, défini le synopsis de chaque piste, et nous sommes immédiatement entrés dans le processus de création. La réactivité vient aussi du caractère personnel, authentique et libre de cette collection de haute parfumerie.

"Les nouveaux parfums Celine dialoguent en harmonie avec le cuir de luxe et la haute couture."

Vous jouissez d’un statut particulier dans l’univers de la mode. Pensez-vous appartenir à une famille ou à une lignée de créateurs?

J’ai eu deux parrains merveilleux: Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld. J’ai du reste été choisi par l’un, Yves, puis par l’autre, Karl, et j’ai pris part malgré moi à leur histoire commune, mouvementée et romanesque, devenue une histoire de famille. C’est ma famille d’adoption et je les aime infiniment tous les deux, sans oublier naturellement Pierre Bergé, qui a marqué ma vie. L’image qu’on renvoie nous échappe forcément. Elle est totalement dissociée de ma vie réelle. C’est en souhaitant s’effacer qu’on finit sans doute le plus exposé. J’ai pourtant toujours préféré rester en retrait et privilégier mes créations.

La silhouette skinny, la mode androgyne, l’imagerie rock’n’roll, la mythologie L.A. et la Parisienne des beaux quartiers: y a-t-il un fil entre toutes ces inspirations?

Oui, tout à fait. Je n’ai jamais rien fait qui soit étranger à des épisodes de ma vie, ou à mon style personnel. Vous énumérez des éléments de langage stylistique qui racontent effectivement mes cycles de vie, mais aussi mes rencontres, notamment photographiques: Paris et la fin des années 1990 dans le contexte de la French Touch; le cycle berlinois au début des années 2000 et l’électronique conceptuelle berlinoise; à partir de 2004, mes années londoniennes et la renaissance de la scène rock britannique; en 2008, mon départ pour Los Angeles et l’exploration des cultures alternatives californiennes. À la fois témoin, relais et acteur.

Cette année, j’ai commencé un nouveau chapitre parisien. Tout ici a changé vingt ans après. Ces cycles de vies et de création ont construit une sémantique structurante et personnelle, ils ont informé et imprimé mon identité de couturier et de photographe.

On a l’impression que vous parvenez à imposer votre système dans un monde pourtant très contrôlé. Comment y parvenez-vous?

Je ne veux pas m’abîmer ni perdre une sorte de foi qui est la mienne depuis mes premières années de création. Cela doit être un début perpétuel, dans l’enchantement. Au quotidien, je dois protéger mon style et mes convictions, questionner sans cesse le statu quo, me préserver de la pensée générique.

Je souhaite aussi sauvegarder une forme de légèreté, d’enthousiasme et d’insouciance indispensables à la création de mode. J’ai toujours privilégié la constance et une forme d’engagement, de détermination, y compris dans des situations risquées. C’est ma nature profonde et aussi mon éducation. Pour cela, je dois me soustraire aux règles établies et rester fidèle à mes principes en suivant un chemin solitaire, une ligne oblique et personnelle dont je ne m’écarte jamais.

Avez-vous des éléments de réflexion au sujet de la forte désirabilité que génèrent vos vêtements et vos projets?

Ce que je crée est ce que je suis. Tout doit faire sens, sans faux-semblants, sans posture. Je vis authentiquement, sincèrement et librement l’ensemble de mes créations, qui sont toujours liées à ma vie, à la manière d’un journal intime, d’une chronique. Le caractère d’originalité est fondamental. Cette notion d’entièreté, d’intégrité créative, s’est toujours imposée à moi. C’est peut-être quelque chose que les gens ressentent. Je ne sais pas trop. À vous de me le dire. 

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