Le photographe François Prost a immortalisé 200 façades de "rabuhos", ces lieux de l’amour intimement liés à la culture japonaise, dont les noms évocateurs ne laissent aucun doute sur leur vocation.
Des animaux, des personnages de dessins animés, des fleurs et des palmiers, des châteaux et même des paquebots en veux-tu en voilà. Malgré la fantaisie, rien ne laisse présager ici (du moins avec nos yeux d’Occidentaux NDLR) qu’il s’agit d’un love hotel, si ce n’est, peut-être, quelques petits indices tels que les néons, ou les cœurs.
Au Japon, les "rabuhos", ou love hotels, sont ces établissements hôteliers dédiés aux rencontres intimes, loin des regards indiscrets et des oreilles curieuses (généralement celles des membres de la famille). Reposant sur une location tarifée, à la nuit ou à l’heure, ces lieux, souvent thématiques, accueillants et absolument pas sordides, à l’esthétique presque "disneyenne", proposent des chambres équipées de manière extravagante, avec des services axés sur la romance ou la fantaisie. "8.000 yens for 90 minutes or 11.000 yens for 12 hours", peut-on lire sur une pancarte.
Exposition du 20 mars au 18 mai à la Galerie du Jour - Agnès b.
Place Jean-Michel Basquiat à 75013 Paris
| www.francoisprost.com |
"Love Hotels" aux éditions Antenne Books
40 euros
| www.antennebooks.com |
| www.store.fisheyemagazine.fr |
Ancrés dans la tradition du pays, ces établissements confidentiels reflètent une culture de la pudeur (ou non), la séparation de la sphère publique et privée, mais aussi une acceptation de la sexualité comme une composante saine de la vie. Leur prolifération est telle que l’on en dénombre entre 10.000 et 40.000, enregistrant quelque 500 millions de réservations par an, soit 4 nuitées environ par habitant de l’archipel!
Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène: la densité urbaine, le prix des habitations ou encore la modeste taille de celles-ci. Et puis, bonjour la promiscuité: à travers les shoji, les cloisons ou écrans de bambou et papier washi translucide que l’on trouve dans les maisons traditionnelles, on pourrait facilement entendre une mouche voler.
Loin de toute fascination superficielle et déplacée, le photographe français François Prost décortique l’esthétique singulière de ces lieux, généralement situés en "bord de route". L’enveloppe architecturale thématique et les aménagements intérieurs codifiés révèlent une conception particulière des relations et de leur discrétion dans la société nippone.
"Il y a aussi un lien évident entre ces choix architecturaux et l’époque de leur création. Les tendances esthétiques de chaque ère se reflètent très nettement dans ces structures", explique le photographe. "D’ailleurs, un thème récurrent qui m’a frappé dans de nombreux endroits est l’utilisation répétée de répliques de bateaux – d’énormes navires, souvent amarrés devant l’hôtel. Je pense que c’est une manière d’évoquer l’idée de naviguer vers un paradis de l’amour, avec un subtil clin d’œil à la riche histoire maritime du Japon. De même, j’ai rencontré de nombreux hôtels portant le nom de ‘Water Gate’ - une autre référence nautique."
"Ces lieux possèdent une qualité visuelle très ‘loquace’: leur conception est expressive et reflète des aspects de la culture locale certes, mais aussi ses valeurs, et même ses fantasmes", ajoute Prost.
Fort d’un parcours académique à l’École Supérieure des Arts Saint-Luc à Bruxelles, Prost privilégie la lumière, les lignes architecturales et les détails matériels, scrutés avec précision lors d’une traversée en voiture entre Tokyo et l’île de Shikoku, en 2023. Il met ainsi en évidence la diversité des styles, des plus kitsch aux plus épurés, entre enseignes défraîchies et façades colorées, sans jamais céder au voyeurisme.
Passionné par cette architecture, il s’adonne régulièrement aux inventaires des façades de lieux festifs: Prost a déjà réalisé des séries photographiques sur les boîtes de nuit en France entre 2011 et 2023 ("After Party"), en Espagne en 2020 ("Discoteca") ou en Côte d’Ivoire en 2023 ("Club Ivoire"). Le photographe basé à Paris a également immortalisé les façades des magasins d’armes automatiques ou des clubs de strip-tease aux États-Unis, des portraits masqués pendant le covid ou encore les similitudes entre les villes européennes et leurs répliques chinoises.
Rassemblé dans un ouvrage sorti la semaine dernière, son travail suggère, comme une enquête visuelle et méthodique avec une constance du cadrage irréprochable, une réflexion sur la manière dont l’espace est utilisé et perçu dans le contexte spécifique de ces rencontres amoureuses éphémères. À l’ère de la Tiktokisation du monde, de la surenchère et de la surexposition, le proverbe "pour vivre heureux, vivons cachés" prend tout son sens.