Critique de "Hard Truths" de Mike Leigh: de l’importance de la sororité
Le cinéma social anglais en grande forme: le palmedorisé Mike Leigh, 82 ans, est toujours là, 30 ans après "Secrets and Lies", avec cette dose d’humour "comme dans la vraie vie"...
Pansy, la cinquantaine, en veut au monde entier. À son canapé, qui est trop usé. À la voisine, qui arbore sa gamine à moitié nue dans sa poussette, alors qu’il fait cinq degrés. À son fils obèse qui ne pense qu’à rester dans sa chambre et qui, quand il sort, risque de se faire arrêter pour vagabondage à cause de sa démarche mal assurée. À son mari, qui n’a pas réussi à inculquer au fils un vrai métier. À sa sœur coiffeuse, qui ne pense qu’à rire avec ses filles bientôt adultes, une fois que son travail au salon est terminé.
Maniaque, névrosée, sans doute dépressive, Pansy souffre en fait d’une maladie chronique qui l’autorise, elle l’a décidé, à déverser partout et sur tous sa mauvaise humeur. Personne ne voit d’issue. Ni le mari, qui mène une existence robotique, dès qu’il a franchi le seuil de sa propre maison, attendant que «ça passe». Ni le fils, qui se réfugie dans le pilotage (virtuel) de son planeur. Il ne reste plus que Chantal, la sœur bien aimée. Enfin, «bien aimée», il faut le dire vite. Car quand Chantal vient s’occuper de ses cheveux à domicile, Pansy ne pense toujours qu’à se plaindre, à se mettre au centre, à débiter des horreurs sur le monde, les gens, la société.
Demain, pourtant, c’est la fête de mères. Viendras-tu avec moi au cimetière? Pansy s’offusque. Chantal a-t-elle oublié qu’avec sa maladie elle vit au jour le jour? Et qu’elle ne peut rien programmer?
Revoici le grand Mike Leigh, 82 printemps désormais. Le réalisateur de l’inoubliable «Naked», du formidable «Secrets and Lies» (Palme d’or en 1996), abandonne sa récente passion pour le film historique («Mr. Turner», 2014, «Peterloo», 2018) pour revenir à ses anciennes amours: le film social, option famille «compliquée». Avec toujours cette dose d’humour «comme dans la vraie vie», et cette juste distance entre lui et son sujet, qui le rend si vrai, si familier.
Secrets de fabrication
Sa méthode est simple (en apparence). Pas de scénario (ce qui n’est pas évident à faire avaler aux financiers). Des comédiens très impliqués. Et de très nombreuses séances de répétitions dans les futurs lieux de tournage (jamais de décors fabriqués), avec les costumes du rôle. Ici, seize semaines de répétition, pour six semaines de tournage seulement, histoire d’être vraiment de plain-pied avec son sujet, et surtout avec ses personnages.
Mention spéciale à Marianne Jean-Baptiste, dont toute la fragilité transparaît en filigrane, derrière cette rancœur qui nous la rend paradoxalement si proche…
Leur passé, leurs envies, leurs secrets: tout cela est construit pas à pas, débattu avec les comédiens, approché lentement. Mike Leigh ne vient qu’avec quelques idées, quelques propositions (par exemple, ici, le poids de la mère absente, décédée cinq ans plus tôt, et dont on va évoquer la mémoire régulièrement).
Une fois ce procédé soigneusement mis en place, Mike Leigh tourne très peu. Si une séquence lui plaît, pas besoin de la recommencer. Il arrive donc à la table de montage avec peu de matière, mais aussi… peu de travail. Il n’y a plus qu’à rythmer les séquences entre elles. Séquences où on ne triche pas sur la durée par la magie de la coupe: elles feront la même durée qu’au tournage.
Deux actrices portent le film
Ensuite, le maître fait composer la musique «à l’image», une fois le montage achevé, ce qui veut dire que la musique proposée par le compositeur (Gary Yershon) ne risque jamais de faire doublon avec des intentions déjà présentes dans le film.
Et puis, surtout, le maestro fait appel à des acteurs qu’il connaît: les deux actrices qui portent le film sont deux habituées du cinéaste, depuis «Secrets and lies». Elles apportent un supplément d’âme étonnant, avec une mention spéciale à Marianne Jean-Baptiste, dont toute la fragilité transparaît en filigrane, derrière cette rancœur qui nous la rend paradoxalement si proche…
Drame
"Hard Truths" ("Deux sœurs")
Par Mike Leigh
Avec Marianne Jean-Baptiste, Michele Austin, Jo Martin…
À voir à partir du mercredi 26 mars 2025
Note de L'Echo:
Les plus lus
- 1 Guerre commerciale: les États-Unis vont appliquer des droits de douane de 20% sur l'UE et jusqu'à 54% sur la Chine
- 2 Ce que l'on sait des nouveaux droits de douane que Donald Trump s'apprête à dégainer
- 3 Six cartes que l’Europe pourrait jouer face aux tarifs de Donald Trump
- 4 Droits de douane: Donald Trump déclenche un séisme sur le commerce mondial
- 5 La Commission inflige une amende de près d'un demi-milliard d'euros à quinze constructeurs automobiles