La cruciale incarnation du personnage
Le comédien et son rôle forment un couple qui, avec la série, a d’amples espaces où respirer.
L’acteur n’entre pas dans la peau du personnage, il le nourrit de son intériorité. En saison 1, le rôle est vierge. En saison 2, le personnage a un passé qu’auteurs et acteurs intègrent en jouant à déjouer les attentes du public. Le casting d’"Ennemi Public" mêle comédiens de théâtre (Angelo Bison, prix d’interprétation Séries Mania 2016), acteurs de télé connus (Clément Manuel) et jeunes talents comme Stéphanie Blanchoud, chanteuse et actrice de courts-métrages. Fils de mineur et de paysans italiens, à 60 ans, Bison a quarante ans de théâtre. "Je ne distingue pas vie et théâtre, qui se nourrissent et ont forgé mon intérieur et ma gueule." Il s’est senti prêt à relever le défi "Ennemi Public".
En saison 1, le rôle est vierge. En saison 2, le personnage a un passé.
"Béranger, c’est la plaie douloureuse, terrifiante, ouverte dans le peuple de ce pays. Le monde intérieur de Béranger est un enfer. J’ai mis en circulation un psychopathe que nous avons fait nôtres", surtout inspiré par l’histoire de Fourniret, blessure d’enfance et besoin pathologique de pureté. S’il a beaucoup parlé avec Matthieu Frances, auteur réalisateur, il s’est gardé de toute psychologie, préférant laisser venir le personnage en lui. "En scène, tu n’as pas le droit de t’arrêter, mais tu sais où tu vas. Face à la caméra, tu ne sais pas. Au tournage, placement, son, cadre, lumière sont difficiles à maîtriser: quelques prises, c’est terminé. Tu donnes du matériau au réalisateur, qui le façonne.
Le puzzle se met en place avec le temps." La compétence de l’équipe, sa vision claire du résultat final l’ont rassuré. En artisan, il est touché par le public qui lui en veut presque de l’empathie que suscite son Béranger. Son jeu d’acteur s’est modifié. Plus patient, il jardine ses rôles au plus profond.
"Billie et moi"
Constance Gay, d’abord journaliste, a joué au théâtre et de petits rôles télé. "Un jour, mon agent me demande des vidéos pour un premier rôle dans une série belge." Elle reçoit des textes de scènes, se filme chez elle, les envoie à la production, n’est pas retenue. "J’étais verte! Ce rôle me plaisait tant!" Six mois après, nouveaux essais. Le réalisateur, Indra Siera, et le producteur, John Engel, la rencontrent à Paris. En route pour 85 jours de tournage: "Le théâtre m’a appris à jouer la tête en bas, à composer avec l’imprévu. Sur un tournage, tout bouge à la dernière minute: texte, mise en place, ordre des scènes, costumes…"
Avec les trois réalisateurs flamands, l’organisation et l’entente effacent la barrière linguistique. "Billie est d’abord une femme avant d’être une geek." Constance s’est écartée de la Lisbeth Salander de Millenium, créant une femme libre, expressive face à un Samuel Leroy (Patrick Ridremont) taciturne, imprégné des codes de procédure. Le visionnage des premiers épisodes a révélé l’alchimie et la complémentarité. La scénariste Charlotte Joulia a retrouvé "sa" Billie en Constance. "Je réagis comme Billie, et elle comme moi. Elle me donne plus que ce que je lui apporte. Billie et moi, nous avons tout fait à deux."
Perdre un proche
Le Français Philippe Duclos a tourné au cinéma avec Desplechin, Chabrol, Audiard, Tavernier, et dans Julie Lescaut ou Maigret. 2005: Canal + lui propose le rôle du juge Roban dans "Engrenages". Le scénario le séduit. À l’époque, "la série ne faisait pas ‘chic’: les acteurs craignaient d’être grillés par un personnage qui leur collerait à la peau".
Un premier rôle dans une série offre un espace de travail supérieur à n’importe quel long-métrage. "Chabrol ou Desplechin disent des choses essentielles sur le fonctionnement du rôle dans le film. Mais sur Engrenages, l’échange avec les scénaristes ou les consultants (juges et policiers) est crucial. Sur le parcours d’une série (des dizaines d’heures), la démultiplication du temps permet d’approfondir son art, mais impose de travailler quantité de rebondissements et des dizaines de scènes. À raison de quatre à six par jour, il y a danger de noyade. Le tempérament ne suffit plus."
Personnage et réalité rompre avec les stéréotypes
Avec "Engrenages", première série française réaliste autour de justice et police (et très appréciée de ces milieux), Canal +rompt avec les rôles de redresseurs de tort stéréotypés qui ne se salissent pas les mains, "ouvrant une brèche transgressive pour auteurs et comédiens". Showrunner des saisons 3 à 6, la Française Anne Landois a puisé dans ces zones d’ombre: "Sous des dehors austères, la procédure judiciaire est un moteur dramatique très puissant. La réalité est le terrain idéal de la fiction. Si je ne me fie qu’à mon imagination, je m’ennuie. Le principe de la série étant le renouvellement, il a fallu, de saison en saison, creuser ce monde complexe, pilier de nos démocraties."
Pour raconter l’envers du décor, elle cherche des consultants sachant raconter leur métier et ses impasses. "L’un d’eux, commissaire de police, est devenu l’un de mes coauteurs." Aux comédiens, elle raconte l’arche narrative. "Toutes les scènes d’un décor étant tournées à la suite, ils doivent piloter leurs états émotionnels dans un dédale." Elle avait cocréé "Septième Ciel" pour la RTBF, produit par Rosanne Van Haesebrouck: ses coscénaristes Sophie Kovess-Brun et Erwan Augoyard ont coécrit les saisons 6 et 7 d’"Engrenages".
Il a pris des notes, écrit le "roman" de son personnage, imaginé sa vie, cherché: "Dans les années 1950, après l’échec de ‘La Terre des Pharons’, Howard Hawks décrypte le succès de la série américaine: il comprend que l’empathie envers les personnages compte plus que l’intrigue. Cette clé lui permet de créer Rio Bravo, film de personnages par excellence." Et, dans la série, l’essentiel, c’est la situation, qui fait le personnage. "Paul Claudel disait: ‘ce ne sont pas Danton et Robespierre qui font la Révolution, mais l’inverse’." Pour Duclos, la série a fait la révolution: "Le personnage central sur qui tout repose, qui fait avancer l’intrigue, que le public suit, cède la place à un groupe, à ce qui le relie ou le sépare, aux risques d’éclatement, à sa recomposition." De ce fait, la série "toujours mouvante n’a jamais de fin". À l’inverse, "faites mourir un personnage, et le choc dramatique est sans égal: après des années, le spectateur perd un proche".
Avec "Engrenages", première série française réaliste autour de justice et police (et très appréciée de ces milieux), Canal +rompt avec les rôles de redresseurs de tort stéréotypés qui ne se salissent pas les mains, "ouvrant une brèche transgressive pour auteurs et comédiens". Showrunner des saisons 3 à 6, la Française Anne Landois a puisé dans ces zones d’ombre: "Sous des dehors austères, la procédure judiciaire est un moteur dramatique très puissant. La réalité est le terrain idéal de la fiction. Si je ne me fie qu’à mon imagination, je m’ennuie. Le principe de la série étant le renouvellement, il a fallu, de saison en saison, creuser ce monde complexe, pilier de nos démocraties." Pour raconter l’envers du décor, elle cherche des consultants sachant raconter leur métier et ses impasses.
"L’un d’eux, commissaire de police, est devenu l’un de mes coauteurs." Aux comédiens, elle raconte l’arche narrative. "Toutes les scènes d’un décor étant tournées à la suite, ils doivent piloter leurs états émotionnels dans un dédale." Elle avait cocréé "Septième Ciel" pour la RTBF, produit par Rosanne Van Haesebrouck: ses coscénaristes Sophie Kovess-Brun et Erwan Augoyard ont coécrit les saisons 6 et 7 d’"Engrenages".
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