Vu à la Brafa, les sculptures de sang du sulfureux Jan Fabre
La grande foire d’art généraliste BRAFA fête ses 70 ans, jusqu’au 2 février, à Brussels Expo. 130 galeries de 14 pays où l’art ancien et l’objet de haut vol captent tous les regards.
C'est assurément l'un des stands marquants de cette 70e BRAFA. Guy Pieters (Knokke) présente une exposition muséale du sulfureux (et inoxydable) Jan Fabre, «Born in Oro Rosso», avec la curatrice Melania Rossi (décidément, le rouge est mis!), sculptures méditerranéennes en corail et dessins au sang. Le corail, ou «oro rosso» (or rouge), si précieux, rare et durable, appartient à la tradition d'orfèvrerie du golfe de Naples. Jan Fabre l’utilise depuis 2019. Au musée de Capodimonte, il découvre une collection de peintures baroques où le corail symbolise le sang et la lave du Vésuve, le fluide vital de la terre.
Ses concrétions rouge ardent semblent émerger de ses tréfonds mentaux: il les relie aux dessins au sang de sa série «Mon fils, Django» (son sang que Jan Fabre transforme en médium depuis la fin des années 1970). Ces interprétations des échographies du bébé à naître rappellent les études de fœtus par Léonard de Vinci.
Art ancien et classique, objet et design
Klaas Muller, marchand d’art ancien au Sablon et nouveau président de la BRAFA, veille à l’équilibre (lire ci-dessous): il conduit une édition où l’arrivée de majors européennes d’art ancien et classique, de l’objet et du design, et quelques apports lointains (l’Inde et le Japon, notamment) composent un ensemble exaltant.
Parmi les nouvelles venues, Colnaghi (Londres, New York, Madrid et Bruxelles), fondée en 1760, est l'une des plus anciennes galeries du monde. Son bureau de Bruxelles, ouvert en 2022 et dirigé par Philippe Henricot, offre un autre sommet de cette BRAFA 2025: une étude de crâne (vers 1868), huile des débuts de l’Allemand Wilhelm Leibl (1844-1900), devenu portraitiste à succès. Ici, le portrait est celui de la mort elle-même…
Autre nouvelle venue, la Londonienne DYS44 Lampronti expose une «Bethsabée au bain» (1636-1638) de l’immense Artemisia Gentileschi (née à Rome en 1593, morte à Naples en 1656) et un Canaletto à la géométrie moderne et dépouillée. Romigioli Antichità (Legano, Italie) présente un «Portrait de gentilhomme», profil en marbre de Carrare d’un sculpteur lombard inconnu (fin XVe siècle).
Trompe-l'œil jubilatoire
Parmi les galeries emblématiques du monde des objets, Robertaebasta (Milan, Londres) présente des raretés, dont un meuble en palissandre à quatre portes à motifs géométriques en bois fruitiers de René Joubert et Philippe Petit. Dans ce registre, le Parisien Christophe Hioco, seul exposant de céramique nippone, expose «Courbure», de Kurokawa Toru, pièce aérienne aux volutes vides, inspirée de formules mathématiques, associée notamment à un Bouddha Śākyamuni en schiste gris de l’ancienne région du Gandhāra (IIe-IIIe siècle).
Autre sommet de cette BRAFA 2025: une étude de crâne (vers 1868), huile des débuts de l’Allemand Wilhelm Leibl (1844-1900), devenu portraitiste à succès. Ici, le portrait est celui de la mort elle-même… À voir chez Colnaghi.
Le trio bruxellois Objets with Narratives marie fonction esthétique ou utilitaire et histoire de l’objet. La Table «Ex Hale» en marbre du Gantois Ben Storms, l’«Hypsometrique Bronze» de la Bruxelloise Maison Jonckers ou l’«Evolution Chandelier» du Bulgare Vladimir Slavov appliquent des techniques traditionnelles à des matériaux contemporains, troublent la matière et trompent l’œil de façon jubilatoire.
Van Herck Eykelberg (Anvers) propose plusieurs figures belges majeures, dont Frits van den Berghe (son admirable «L’homme des nuages» trône dans la collection des Musées Royaux). Ici, son dessin («Strange Figures», 1930) montre des personnages nus, hommes et femmes, doublés de silhouettes diaphanes. Et l’«Autoportrait» de Rik Wouters (1908), un fusain sur papier, compose une silhouette à la fois massive et effacée.
Expert en tapisseries anciennes, ancien marchand, Bernard Blondeel préside la Commission d’Admission des Objets de la BRAFA, après avoir exercé pour la Tefaf Maastricht ou la Biennale des Antiquaires de Paris. Il orchestre le «vetting», le contrôle des objets mené par plus de 100 experts internationaux (belges, français, italiens, britanniques, néerlandais, allemands, suisses, australien, américains), répartis en 14 sections, qui exercent bénévolement et confidentiellement pendant deux jours avant l’ouverture de la foire.
Faux et contrefaçons
Dans 10 à 15 cas par édition, ils sont épaulés par Re.S.Artes, laboratoire créé voici douze ans à Bordeaux par Emmanuel Vartanian et Céline Roque. «Depuis dix ans, nous installons notre outil mobile à la BRAFA. Nos analyses recourent à l'imagerie scientifique, à la radiographie ou la réflectographie infrarouge, qui révèle les dessins préparatoires des tableaux, décelant à l'ultraviolet les zones de restauration, ou encore à l’analyse des matériaux, détectant des éléments modernes ou incompatibles avec une ancienneté présumée».
Re.S.Artes opère pour des musées (Quai Branly - Paris, Musée Fabre - Montpellier, Musée des Confluences – Lyon, NDLR), des collectionneurs privés, des archéologues, et à Bruxelles, outre la BRAFA, pour les antiquaires du Sablon et l’IRPA.
Spilliaert et Magritte
Autres Belges de renom, le tandem Derom père et fils, Patrick et Édouard. «Mon père voulait réduire ses activités, explique ce dernier. En 2024, le succès de notre exposition Spilliaert a tout relancé, avec des foires en Europe et aux États-Unis. Nous postulerons aux deux TEFAF Maastricht et New York. Quant à la BRAFA, le comité veut développer une foire encyclopédique, présentant l'art de toutes les périodes, de 7 à 7000 ans, de toutes les régions du monde. Il nous a contactés. Sur notre stand, nous mettons en relation Spilliaert (notamment «Atelier de mon père, novembre 1907», huile de 1907) et des marines du photographe Dirk Braeckman, clin d'œil à leur récente double exposition du Kunstmuseum de La Haye.
Quant à l’huile de Magritte, «Le Chœur des Sphinges» (1964), elle a une provenance remarquable: issue de la collection Gustave Nellens (propriétaire du Casino de Knokke, décoré de fresques de Magritte), puis de Margaret Krebs, marchande bruxelloise. Lors de la succession, mon père l’avait vendu à un collectionneur privé, qui le remet en vente.»
Bernard de Leye, marchand (belge) sans galerie, détient une collection et des archives pharaonesques, notamment 3.000 ouvrages sur l’argenterie! Après une vente hors du commun à Cologne en 2021, cet autodidacte qui présida la BRAFA (2009-2012) s’était mis en retrait pour raisons privées. Les inquiétudes se dissipant, «je me suis remis à chiner dans 47 ans d’archives» (la moitié des deux-cents objets de son stand ont été achetés pour cette BRAFA).
"Mon père voulait réduire ses activités, explique ce dernier. En 2024, le succès de notre exposition Spilliaert a tout relancé, avec des foires en Europe et aux États-Unis."
Pêle-mêle, un rarissime crucifix venu d’Espagne, en vermeil et cristal de roche avec un Christ en émail (vers 1550), un autre en ivoire sculpté, attribué à Mattheus Van Beveren (Anvers, 1601-1700), un «Saint Jérôme dans son cabinet» (vers 1530), huile sur chêne de l’atelier de l’Anversois Joos van Cleve ou une paire de pique-cierges en vermeil et cristal de roche (vers 1550).
Enfin, chez Nosbaum Reding (Luxembourg), «Gravity», bronze de la sculptrice belge Alexandra Leyre Mein, exposé Maison Saint Cyr, demeure Art nouveau bruxelloise, est installé au Botanique depuis 2023. Un cru capiteux pour cette 70e BRAFA!
FOIRE D'ART
70e Brafa Art Fair
Note de L'Echo:
Depuis votre élection le 15 juin, où mettez-vous l’accent?
Le nouveau comité de la BRAFA élargit la foire. Didier Claes (vice-président, art non européen) et Jean Lemaire (trésorier, faïences et porcelaines anciennes) restent. Christophe Boon (Boon Gallery, Knokke) a été élu vice-président pour la section Art moderne et contemporain, Arnaud Jaspar-Costermans, marchand de peinture ancienne (Bruxelles), pour Antiquités et Maîtres anciens, Tobias Desmet (sculptures) et Herwig Simons (Objets d'art de l'Antiquité à nos jours) sont devenus administrateurs. Nous visons à internationaliser en attirant des exposants de régions trop peu représentées (Suisse, États-Unis, Royaume-Uni, Scandinavie) et à renforcer nos liens avec les institutions, musées et fondations belges et étrangers.
Je suis marchand d’art ancien, mais le point fort de la BRAFA reste l'art moderne et contemporain, que nombre de mes clients collectionnent aussi. Il n’y a pas de barrière. Nous tenons donc à doter des spécialités manquantes et à étoffer certaines sections. Je citerai l'art asiatique, la porcelaine, la céramique, l’art médiéval (notamment la sculpture), les arts islamique et précolombien, le design moderne et contemporain. Le tout en veillant à l’équilibre entre spécialités.
Les 16 nouveaux exposants de cette édition comblent-ils ces manques?
Oui, je songe à Valerio Turchi (Rome), pour l’archéologie grecque et romaine, Colnaghi (Londres, New York et… Bruxelles) pour la Haute Époque, DYS44 Lampronti Gallery (Londres) et Lowet de Wotrenge (Anvers), spécialisées en maîtres anciens. Le jeune trio bruxellois Objects With Narratives apporte à la section Design d’étonnantes pièces fonctionnelles et de collection. Côté art contemporain, citons Nathalie Obadia et Templon (Paris, Bruxelles). Côté institutions, le partenariat avec l'IRPA (Institut royal du patrimoine artistique), qui présente sur son stand ses travaux et des ateliers interactifs, y participe.
À qui appartient la BRAFA?
Aux marchands d’art qui la composent. Nous sommes une ASBL, sans vocation à réaliser un profit, comme certaines foires commerciales pures. Si nous réalisons un «bénéfice», il est réinvesti dans le fonctionnement. Grosso modo, trois-quarts de nos recettes proviennent des galeries qui louent leur stand, un quart de notre sponsor prestigieux, la banque Delen. | JFHG
Les plus lus
- 1 Les États-Unis veulent contrôler les investissements en Ukraine, au détriment de l'Europe
- 2 Les congés de maternité et de maladie pourraient être exclus des calculs pour le droit au chômage
- 3 L'Ukraine sous administration de l'ONU: pourquoi la proposition de Vladimir Poutine est "subtile"
- 4 Premières tentatives d'ingérence de l'administration Trump auprès des universités belges
- 5 Grève nationale du 31 mars: voici les perturbations à prévoir ce lundi