Repenser la mondialisation à la lumière du coronavirus
La crise du coronavirus révèle le décalage entre l’intensité des échanges économiques et humains et l’incapacité des pouvoirs publics à se situer à un niveau adéquat, c’est-à-dire global. Il s'agit de reconstruire des institutions multilatérales capables de gérer la question majeure des relations internationales contemporaines: la production de biens publics mondiaux.
La mondialisation est une contraction du temps et de l’espace. Ce double aspect apparaît de manière éclatante dans la diffusion du coronavirus qui a bloqué le monde entier en trois mois.
Par Raoul Delcorde, Ambassadeur et membre de l’Académie Royale de Belgique,
et Vincent Laborderie, Politologue à l'UCLouvain
Nous sommes en train de découvrir ce qu’est la mondialisation, à savoir un monde unique de 7,5 milliards d’individus qui sont tous sur le même bateau. La mondialisation est loin d’être un long fleuve tranquille. Elle est marquée, de nos jours, par l’irruption d’un facteur nouveau, qui est de nature sanitaire. La mondialisation a démultiplié la porosité sanitaire et sa rapidité. Ce serait une erreur de sous-estimer l’impact de ces grandes perturbations sur les échanges commerciaux internationaux. En effet, si les facteurs économiques sont le moteur de la mondialisation, ils ne sont pas les seuls. Les facteurs géopolitiques et culturels ont également un rôle déterminant.
La mondialisation telle que nous la connaissons n’a pu se développer que dans un contexte particulier. D’un point de vue géopolitique, il s’agissait depuis la fin de la Seconde Guerre froide d’une longue période de paix globale, garantie théoriquement par l’ONU et concrètement par la concurrence États-Unis-URSS puis la domination de ce premier acteur. Loin d’être un phénomène acquis, cette mondialisation peut être remise en cause par un événement non économique. Beaucoup attendaient une confrontation Chine-États-Unis qui pouvait virer au militaire, au besoin via une "guerre par procuration" en mer de Chine méridionale. Mais ce fut le Covid-19 qui vint perturber ce bel édifice.
Économie globale, politique nationale
On ne dira jamais assez à quel point la crise actuelle résulte d’un décalage entre l’intensité des échanges économiques et humains et l’incapacité des pouvoirs publics à se situer à un niveau adéquat, c’est-à-dire global. Dans un monde globalisé, l’interdépendance l’emporte sur la souveraineté. Et c’est bien la non-prise en compte de cette réalité qui est à l’origine de la catastrophe actuelle. Mais il serait trop facile de mettre en cause uniquement l’absence de gouvernance mondiale efficace et le réflexe de nos dirigeants à se recentrer sur le niveau étatique. Nous tous avons eu la même réaction, consciente ou non, lorsque la maladie ravageait la province du Hubei et paralysait la Chine entière: "La Chine, c’est loin". Or aujourd’hui la Chine est au contraire toute proche de nous. Qu’il s’agisse des travailleurs chinois ayant propagé le virus en Italie, ou des composants présents dans la voiture que nous conduisons ou le smartphone dans notre poche. La Chine est aujourd’hui au centre de la mondialisation et c’est bien parce que le problème est venu de ce centre qu’il a pu se diffuser aussi vite.
"En cas de victoire du candidat démocrate aux élections présidentielles américaines, l'occasion lui serait donnée de reconstruire des institutions multilatérales sur les cendres du monde post-coronavirus."
Une autre erreur a consisté à ne pas prendre en compte l’élargissement de la notion de sécurité. À l’origine circonscrite au militaire, cette notion a été progressivement élargie. On parle depuis déjà longtemps de guerre hybride, de cyberattaques ou d’espionnage (et donc contre-espionnage) économique. Mais la littérature abondante à ce sujet n’a manifestement pas réussi à suffisamment influencer nos dirigeants. La crise actuelle montre que la sécurité est aussi sanitaire. Il est donc urgent de, non seulement penser la sécurité de manière élargie, mais aussi d’agir en conséquence. Cela suppose de s’assurer de disposer de stocks ou de capacités de production pour toute une série de produits jugés stratégiques.
Il n’y a ici aucune nécessité de rompre avec le capitalisme. Il s’agit simplement de ne plus compter uniquement sur le marché mondial pour certains produits jugés stratégiques. Après tout, qu’est-ce que la politique agricole commune (PAC) sinon une manière d’assurer la sécurité alimentaire de l’Union européenne? Il nous semble que la sécurité sanitaire mérite bien une politique semblable.
Produire des biens publics mondiaux
Pour construire des modes de gouvernance adaptés à la mondialisation, il nous semble que la notion de bien public représente un concept central à utiliser. La qualité de l’air, l’environnement ou la santé – le contrôle des épidémies fait partie – en sont des exemples.
La caractéristique de ces biens publics mondiaux est qu’ils n’appartiennent à personne, mais que tous ont intérêt à ce qu’ils prospèrent. Il est devenu évident que ces biens ne sont pas divisibles entre les États. Si la crise actuelle montre une chose, c’est que la santé dans un État influence la santé chez ses voisins ou même à des milliers de kilomètres de distance. Mais il y a bien d’autres exemples: la déforestation au Brésil, la catastrophe de Tchernobyl, les pandémies ou les politiques d’épuration ethnique, ne touchent pas seulement les communautés nationales concernées mais, du fait de leur diffusion et propagation et des conséquences en chaîne qui en découlent, l’ensemble de l’humanité.
Le concept aide à admettre qu’à long terme et moyennant une action concertée, l’intérêt mondial et l’intérêt national peuvent non seulement être conciliés, mais également se renforcer mutuellement. La production de biens publics mondiaux suppose des efforts d’un grand nombre d’États ou de tous les États, et tous les États peuvent en tirer des avantages. Cette caractéristique des biens publics mondiaux permet aussi la mise en œuvre d’approches "toujours gagnantes" face à des problèmes communs, plutôt que le jeu à somme nulle ("si je gagne, tu perds") qui caractérise le plus souvent les négociations internationales actuelles. La question majeure des relations internationales contemporaines est donc celle de la production des biens publics mondiaux, de leur financement, de leur encadrement normatif. Comment inciter les États à produire, avec les acteurs privés, les biens utiles à l’humanité?
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On peut bien sûr objecter qu’il est trop tard et qu’une telle réflexion est inutile. Déjà mis à l’épreuve par l’actuelle administration américaine, le multilatéralisme est peut-être mort avec l’épidémie de coronavirus. Les égoïsmes nationaux prendraient alors le dessus, au profit d’une Chine qui affirme aujourd’hui son soft power de manière assertive. Mais une autre voie est possible. Le résultat des élections américaines de novembre prochain sera de ce point de vue d'une grande importance. En cas de victoire du candidat démocrate, l'occasion lui serait donnée de reconstruire des institutions multilatérales sur les cendres du monde post-coronavirus. Dans cette hypothèse, espérons qu’il trouvera alors des interlocuteurs européens adéquats.
Raoul Delcorde est l’auteur de "Diplomatie et politique étrangère à l'heure de la mondialisation" publié en 2019 dans la collection L'Académie en poche, Académie Royale de Belgique.
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