Denis Gorteman (D'Ieteren) "De plus en plus de clients demandent si la voiture est produite en Europe"
Valeurs résiduelles des voitures électriques, Audi Brussels, l'exemple belge dans l'électrique, l'arrivée des voitures chinoises ou l'essor plus lent des nouvelles mobilités, le patron de D'Ieteren (Auto) passe la mobilité belge au peigne fin.
D'Ieteren est sur tous les fronts de la mobilité belge. La société qui importe toutes les marques du groupe Volkswagen en Belgique totalise 23,85% des immatriculations sur sept mois.
Son patron, Denis Gorteman, est aux premières loges pour observer les grandes tendances du marché. Prompt à ne jamais se laisser dépasser dans la mobilité au sens large, il est donc un des plus fins observateurs du business de la mobilité en Belgique. Interview.
"La Belgique démontre qu'avec des règles fiscales intelligentes, il y a moyen de favoriser fortement la diminution du CO2 du parc automobile."
La croissance de la voiture électrique est globalement plus faible, mais pas en Belgique. Sommes-nous devenus un exemple?
La Belgique démontre qu'avec des règles fiscales intelligentes, il y a moyen de favoriser fortement la diminution du CO2 du parc automobile. Les taux d'émission moyens baissent de manière significative. Un pays comme la Norvège y est arrivé, mais à coups de milliards provenant du pétrole, pas nous.
Notre marché reste unique. Nous observons aussi un retour du particulier qui double chez nous. Mais notre marché reste porté par le véhicule de société qui doit aujourd'hui être électrique.
"Avec les pénuries, on a produit de véhicules de gros segments avec des prix moyens élevés en priorité. Ils ne sont pas adaptés à l'occasion."
Ce qui fait que notre marché est beaucoup plus premium que les autres pays forts dans l'électrique comme les Pays-Bas ou la Norvège. Le marché reste d'ailleurs mené par BMW. En France, la première marque est une low cost: Dacia.
Il y a néanmoins une grosse crainte actuelle sur les valeurs résiduelles des véhicules électriques. Cela vous affecte?
Vous savez, elles ne sont pas catastrophiques en soi. Mais avec la pandémie et la pénurie de pièces, on a produit des véhicules de gros segments avec des prix moyens élevés en priorité. Ces véhicules qui arrivent sur le marché de l'occasion ne sont pas adaptés aux particuliers.
Il y a une distorsion entre la valeur intrinsèque de ce type de voiture et ce que le marché est prêt à débourser pour un véhicule d'occasion, indépendamment que le véhicule soit électrique ou non.
Une VW ID.3 par contre n'a pas fondamentalement un problème de valeur résiduelle et il ne faudrait donc pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Mais il est évident que cette situation nous contraint à réfléchir à d'autres solutions.
Relouer le véhicule lors d'une deuxième ou d'une troisième vie est une solution. Lizy arrive à le faire avec brio. Le véhicule électrique a un autre avantage. Ses coûts d'entretien ne sont pas exponentiels. On est également favorablement surpris de la durabilité des batteries.
Notre prochain plan à cinq ans (2025-2030) est tourné à 80% sur comment garder les véhicules dans notre écosystème.
Quelle part des voitures que vous commercialisez comptez-vous garder dans vos comptes?
Nous voulons garder, en 2030, 50% de nos voitures en portefeuille. Ce qui fait sens pour nous, nos partenaires du réseau et nos clients.
Le client particulier qui veut opter pour un véhicule d'occasion électrique a besoin d'une double confiance, dans le revendeur, mais aussi dans l'électrique.
Nous aurons déjà pas mal de leasing particulier sur l'électrique au Salon de l'auto et, à terme, aussi dans les véhicules d'occasion électriques.
Nous avons créé EDI (Electric by D'Ieteren) il y a quelques années pour accompagner nos clients dans l'électromobilité. Il n'y avait pas grand monde qui installait des bornes de recharge. Pour le particulier, il y en a encore moins. Comme le client particulier est unique, la marge sur la borne n'est pas très intéressante.
Par contre, pour nous, qui amenons la voiture, la carrosserie, les services après-ventes, etc., cela fait tout son sens. Ce n'est pas pour rien que nous sommes leaders des bornes dans le privé et le semi-privé.
Quand on parle voiture électrique en Belgique, on pense aussi à Audi Brussels. Cette usine est partie prenante de l'histoire de D'Ieteren, comment regardez-vous ce qui s'y passe?
D'un point de vue émotionnel, cela a un impact. Cette usine a appartenu à D'Ieteren jusqu'en 1970. Je suis en tout cas très fier qu'on ait une usine comme Audi à Bruxelles, à la capitale de l'Europe, et qui est même la première usine du groupe à produire un véhicule 100% électrique, un véhicule de très haute qualité.
"Nous n'avons aucune influence dans le dossier Audi Brussels, mais un lien émotionnel fort"
L'Audi Q8 est leader dans son segment en Belgique, mais notre pays n'est pas suffisant pour faire tourner l'usine. Nous suivons cela de près.
Si malheureusement certains doivent perdre leur emploi. On leur rappelle qu'il y a dans notre réseau une forte demande pour des mécaniciens et des carrossiers formés.
Vous êtes importateur des marques Volkswagen, cela ne vous permet pas d'avoir une certaine influence sur les décisions en Allemagne?
Non, nous n'en avons aucune. Nous n'avons aucune influence sur l'allocation des produits à telle ou telle usine. Chaque marque mène sa stratégie au niveau mondial.
C'est intéressant pour D'Ieteren d'avoir un produit made in Belgium ou c'est symbolique?
En termes de PR, c'est intéressant. Pour le lancement de l'e-tron, nous avions invité les clients qui avaient précommandé à venir voir la première voiture sortie de l'usine. On organisait très régulièrement des visites à l'usine.
Pour notre personnel aussi, pouvoir visiter une usine comme Forest, à la pointe de la technologie, cela reste un émerveillement.
Vendrez-vous autant de Q8 e-tron quand elle sera produite au Mexique?
Je ne suis pas convaincu que le client qui achète la voiture va le faire parce qu'elle est produite en Belgique. Cela peut ajouter un petit plus, mais sans plus.
"Si on n'est plus capable de produire quoi que ce soit en Europe, à un moment donné, les clients de nos clients, ils vont venir d'où?"
On va par contre beaucoup plus regarder si la voiture est construite en dehors de l'UE.
J'entends de plus en plus de clients qui s'expriment par rapport aux voitures produites en Europe. La voiture n'est que le nième produit après une série d'autres.
Ces clients se rendent compte que si on n'est plus capable de produire quoi que ce soit en Europe, à un moment donné, leurs clients à eux, ils vont venir d'où? À qui vont-ils vendre ? On a besoin de produits manufacturiers, d'usines et de ce savoir-faire pour faire tourner l'économie.
C'est tout récent alors? Personne ne parlait de cela quand Polestar est arrivé il y a quelques années, par exemple.
C'est exacerbé depuis un an. On n'entendait pas cela avec Tesla. Au plus on parle des Chinois, au plus on entend cette réaction.
Les Chinois s'en rendent compte et je lis que beaucoup de marques chinoises cherchent à s'installer en Europe. À partir du moment où une voiture est produite dans un écosystème économique et social qui répond aux mêmes règles, que le meilleur gagne!
Sinon, il y a une distorsion de concurrence que l'on ne peut pas accepter. Et je suppose que personne ne souhaite la disparition de notre système social en Europe. Moi pas, en tout cas !
Ceci étant dit, ce ne sont pas les Chinois qui m'empêchent de dormir sur le marché belge. Aujourd'hui, cela reste Dacia, BMW et un peu Tesla.
Avoir une marque chinoise à importer, cela ne vous tente pas? Vous avez dû être approchés.
Elles nous ont presque toutes contactés. Quand on a la chance d'avoir un groupe VW qui va de Skoda à Bugatti, que pourrait bien nous apporter une marque chinoise? Nous sommes numéro 1 du marché et numéro 1 dans l'électrique.
"À partir du moment, où une voiture est produite dans un écosystème économique et social qui répond aux mêmes règles, que le meilleur gagne!"
Il y a seulement dans le luxe que nous sommes ouverts à discuter. Nous vendons d'ailleurs déjà Maserati.
Aujourd'hui, D'Ieteren a décidé de parier sur tous les types de mobilité. Quelle part prennent ces nouvelles mobilités dans vos affaires?
Nous sommes en dessous des attentes de ce qu'on espérait. Les nouvelles mobilités prennent leur place, mais beaucoup plus lentement que prévu.
"Nous imaginions il y a 5 ans que les voitures partagées représenteraient 10 à 15% des déplacements, nous n'y sommes clairement pas."
Nous avons rendu Poppy (voitures partagées) efficace et ce n'est plus un casse-tête financier, mais elle n'est plus en forte expansion. Nous sommes à Anvers et Bruxelles. Nous avons essayé Malines et Gand, mais nous en sommes ressortis.
Nous imaginions il y a cinq ans que les voitures partagées représenteraient 10 à 15% des déplacements, nous n'y sommes clairement pas.
Les vélos Lucien continuent à bien se porter. Ce n'est pas le même type de croissance qu'espéré. Nous ne sommes pas dans des exponentielles. Si on parle de secteurs plus IT comme Mbrella, on a de belles croissances avec l'essor du budget mobilité.
Néanmoins, tous ces business complètent bien l'automobile, qui se porte bien. C'est un peu comme une assurance qui ne nous coute pas d'argent. Si le marché doit bouger, on est prêts.
"Avec la voiture de société, le marché belge reste premium et mené par BMW. En France, la première marque est une low cost: Dacia."
"Une ID.3 n'a pas fondamentalement un problème de valeur résiduelle."
"Nous voulons garder 50% de nos voitures en portefeuille d'ici 2030."
"Si certains doivent perdre leur emploi chez Audi Brussels, on leur rappelle qu'il y a dans notre réseau une forte demande pour de mécaniciens et de carrossiers formés."
"Il faut éviter la distorsion de concurrence. Je suppose que personne ne souhaite la disparition de notre système social en Europe."
"Presque toutes les marques chinoises nous ont contactés. Mais quand on a la chance d'avoir le groupe VW, que pourraient-elles nous apporter?"
"Les nouvelles mobilités prennent leur place, mais beaucoup plus lentement que prévu."
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