Sean Baker, l'enfer du décor américain
Deux coffrets blu-ray remontent aux sources du cinéma de Sean Baker, réalisateur multi-primé aux derniers Oscar pour "Anora", et figure de proue de la production indépendante américaine. Un bonheur cinéphilique.
Que se passe-t-il lorsqu'une strip-teaseuse new-yorkaise rencontre le fils d'un oligarque russe? Cela engendre "Anora", un film du cinéaste américain Sean Baker qui, non content d'avoir remporté la Palme d'or à Cannes, a également raflé les prix les plus prestigieux aux Oscar cette année: meilleur film, meilleur réalisateur et meilleure actrice pour Mikey Madison.
S'il a fait irruption sur la scène médiatique avec le triomphe mondial d'"Anora", Sean Baker n'en est toutefois pas à son coup d'essai. Pur produit du cinéma indépendant outre-Atlantique, le réalisateur ausculte, depuis plus de vingt-cinq ans, les maux de la société US, avec un fil rouge devenu sa marque de fabrique: montrer les exclus et laissés pour compte du rêve américain, les marginaux que les grands studios hollywoodiens ont arrêté de représenter dans leurs blockbusters.
Souvent limités au circuit art et essai et pas toujours disponibles en streaming, les longs métrages de Sean Baker viennent enfin d'être édités dans deux coffrets DVD/blu-ray jubilatoires qui rassemblent sa filmographie au quasi-complet (seul le très bon "Tangerine" manquant à l'appel).
Baker se signale ainsi pour la première fois en 2004 avec "Take Out", qui raconte 24 heures dans la vie de Ping Ming, clandestin chinois et livreur à deux roues pour un snack du Chinatown new-yorkais. Son objectif: effectuer assez de courses pour rembourser un usurier avant la fin de la journée, sous peine de voir sa dette doubler. Caméra à l'épaule, Sean Baker filme cette lutte contre le temps à hauteur d'homme et n'épargne aucune galère à son héros. Dans une démarche immersive et quasi documentaire que ne renieraient pas les frères Dardenne, "Take Out" annonçait déjà l'émergence des milliers de travailleurs précaires qui, quelques années plus tard, enfourcheront leur vélo pour servir les Uber Eats et autres plateformes de commande de repas à domicile.
C'est avec "Prince of Broadway" que naît la "patte" Sean Baker et son ton doux-amer qu'on retrouvera dans ses longs-métrages suivants.
Quatre ans plus tard, Sean Baker revient dans la grosse pomme pour "Prince of Broadway", nouvelle plongée naturaliste dans le monde interlope des immigrants en situation irrégulière. On suit ainsi Lucky, qui gagne sa vie en rabattant des clients vers l'arrière-boutique de son patron, spécialisé dans les articles de mode en contrefaçon. La vie de Lucky bascule lorsqu'une jeune femme lui apporte un enfant dont il serait le père et ne lui laisse d'autre choix que de s'en occuper quinze jours. Et c'est ici que naît la "patte" Sean Baker et son ton doux-amer qu'on retrouvera dans ses longs-métrages suivants: au lieu de verser dans le drame attendu, le réalisateur porte un regard à la fois compatissant et amusé sur son personnage, obligé d'assimiler à grande vitesse les affres de la paternité sans abandonner son métier de vendeur à la sauvette qui lui assure sa survie.
Les travailleurs du sexe, sans fard ni pathos
Après ce diptyque new-yorkais, Sean déménage sur la côte ouest et braque son projecteur sur une catégorie sociale qu'une certaine Amérique puritaine n'aime pas voir: les travailleurs du sexe. Tourné à Los Angeles, "Starlet" (2012) met en scène Jane (excellente Dree Hemingway), jeune actrice pornographique qui, suite à un imbroglio, se lie d'amitié avec une vieille dame acariâtre de 85 ans. Imprévisible dans son déroulement, l'histoire lève un coin du voile sur l'industrie de la pornographie sans fard et sans pathos: dénué de posture dénonciatrice, Sean Baker s'intéresse surtout aux codes et aux comportements qui régissent ce versant obscur de l'industrie du divertissement dans la ville des stars et des paillettes.
Chez Sean Baker, le capitalisme est foncièrement prédateur des rapports humains et colonisateur du réel, jusque dans les corps eux-mêmes.
Avec le drôle et émouvant "The Florida Project" (2017), Sean Baker monte ensuite en puissance dans son cinéma et son exploration de l'Amérique en marge. Cette fois, direction la banlieue de Disneyworld, en Floride, dans un motel sordide, peuplé de travailleurs précaires qui y ont élu domicile permanent sous l'œil du gérant (Willem Dafoe), qui doit également se faire gardien ou assistant social à ses heures perdues.
Parmi les résidents, Moonee est une petite fille de 6 ans qui fait les 400 coups avec ses amis et, face à l'adversité du quotidien, s'invente son petit royaume merveilleux alors que sa mère cherche à nouer les deux bouts par tous les moyens… y compris en vendant ses charmes. Chez Sean Baker, le capitalisme est foncièrement prédateur des rapports humains et colonisateur du réel, jusque dans les corps eux-mêmes que ses personnages doivent monétiser pour assurer leur survie, sans espoir de s'extraire de leur condition de parias.
C'est d'ailleurs aussi le lot de Mikey Saber, personnage principal de "Red Rocket" (2022) et star déchue du porno forcée de revenir dans sa ville natale du Texas profond, pauvre et acquis au futur président Donald Trump dont le spectre médiatique hante plusieurs plans du film. Les employeurs du coin accueillant fraîchement son CV, Mikey se tourne vers le trafic de drogue, seule échappatoire de la population (blancs comme noirs) pour supporter la médiocrité du quotidien. Une comédie subtile, ironique et jamais condescendante sur les personnages que Sean Baker parvient à rendre attachants malgré leur vulgarité, leur bêtise et leur mauvaise foi. Des ingrédients qu'on retrouvera aussi à la base du succès d'Anora deux ans plus tard.
"Sean Baker: Les Oubliés de l'Amérique", édité par The Jokers Film.
Coffret Sean Baker: "The Florida Project" + "Red Rocket", édité par Le Pacte.
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