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Alfred Loewenstein, l'homme aux deux milliards

CAPITAINES D'INDUSTRIE SÉRIE (3/9)

Alfred Loewenstein, l'homme aux deux milliards

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Le destin d'Alfred Lowenstein, personnage entouré de mystère.

Il fut la troisième personne plus riche au monde, après Henry Ford et Rockefeller.

19 JUILLET 1928. Au large du Cap Gris Nez, dans le Pas-de-Calais, le chalutier Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus repêche un corps flottant à la surface de l'eau. Au poignet du cadavre, une montre portant l'inscription: Alfred Loewenstein, 35 rue de la Science, Brussels. La découverte du corps de l'homme, dont on dit qu'il est le troisième plus riche du monde après Henry Ford et John Rockefeller, ne résout cependant pas le mystère de sa mort. Une mort qui n'a pas cessé, depuis lors, d'aiguiser la curiosité des amateurs d'énigmes policières.

agent de change

Fils d'un agent de change d'origine allemande, naturalisé en 1883, et de la fille de l'agent de change bruxellois Chrétien Dansaert, Alfred Loewenstein naît à Bruxelles en 1877. Associé avec Edouard Stallaerts en 1898, il suit donc très tôt les traces de son père. Redoutable spéculateur et fin tacticien, il monte, en 1904, l'opération financière destinée à sauver la Société d'Eclairage du Centre appartenant au groupe Somzée en déconfiture. Et introduit en Bourse une valeur qui se révélera de première qualité: les Soieries de Tubize.

financier

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Le sauvetage de l'Eclairage du Centre a conduit Loewenstein à s'intéresser aux autres avoirs du groupe Somzée. Parmi ceux-ci figurent les compagnies du Gaz de Rio et du Gaz de Mexico. D'un autre côté, la production et la distribution de l'électricité à Rio de Janeiro, São Paulo, Mexico et, enfin, Barcelone sont entre les mains de l'ingénieur américain Fred Stark Pearson. Convaincu du rôle sans cesse croissant de la production d'énergie hydroélectrique, il développe un ensemble de sociétés de droit canadien constituant de belles opportunités de placements pour le public européen et de plantureuses rentrées financières pour Loewenstein, son agent en Europe. Au moment où éclate la Première guerre mondiale, le financier bruxellois a 36 ans. Ce n'est plus un inconnu. De confession juive mais non croyant, il s'est converti au catholicisme afin de pouvoir épouser, en 1909, Marguerite Misonne, fille d'un avocat bruxellois connu. Diversifiant son portefeuille avec une prédilection pour les valeurs américaines, du Sud comme du Nord, il gagne aussi une réputation de grand amateur de moyens de communication moderne - automobile et avion - non sans avoir la passion du cheval. Mais pour lui comme pour d'autres, la guerre paraît marquer un coup d'arrêt. En est-ce toutefois vraiment un? A l'instar d'autres hommes d'affaires et financiers entrés au service de

l'Intendance de l'armée belge avec un grade militaire - Empain est général, Theunis est colonel - traduisant en quelque sorte leur place dans une certaine hiérarchie, Loewenstein, à Londres, est «Captain Loewenstein». Il y est connu comme le loup blanc. Et n'est pas le premier intendant à s'enrichir. S'intéressant au secteur du textile artificiel depuis 1904, il est mêlé de prêt à l'entreprise de fabrication d'acétate de cellulose que les frères Dreyfus créent en Angleterre afin de satisfaire la demande de l'aéronautique militaire. Les profits sont colossaux. En outre, la voie est ouverte à de très importantes prises de participation, dans les années vingt, dans le domaine de la soie artificielle dont il est indubitablement un des rois.

contrôler

l'empire pearson

Au lendemain de l'armistice, la donne a quelque peu changé. Loewenstein est devenu vraiment riche.

Mais depuis 1915, il a perdu l'homme qui l'a beaucoup aidé à établir les bases de sa fortune. Pearson, en effet, est mort dans le naufrage du Lusitania en mai 1915. Actionnaire et administrateur de l'empire Pearson, Loewenstein ambitionne d'en devenir en quelque sorte le patron. Mais il n'est pas ingénieur et a donc besoin d'assistance afin de ne pas se fourvoyer dans un secteur complexe au plan technique.

Dès lors, comme l'a récemment et brillamment exposé Liane Ranieri dans la biographie de Dannie Heineman, Loewenstein fait le siège du patron de la Sofina. Mais celui-ci ne veut pas entendre parler de ce nouveau riche dont le niveau de vie ostentatoire, le battage médiatique qu'il organise autour de sa personne, et les rumeurs qui courent au sujet de ses profits illicites durant le conflit, en font un personnage peu fréquentable aux yeux d'Heineman.

Pourtant, celui-ci cède, du moins en apparence, dans la mesure où un rapprochement entre la Sofina et le groupe Pearson ouvre d'exceptionnelles perspectives d'avenir.

C'est ainsi qu'en 1922, la Société Internationale d'Energie Hydroélectrique (Sidro), de droit canadien, voit le jour. Elle marie les intérêts mexicains et espagnols du groupe Pearson avec ceux de la Sofina en Amérique latine. Elle marque aussi le début d'une impitoyable partie de bras de fer entre Heineman, l'entrepreneur, et Loewenstein, qu'il qualifiait de «spéculateur qui n'avait jamais rien créé ni produit, mais qui avait bâti sa fortune sur des coups en Bourse plus ou moins frauduleux» (Ranieri).

échec...

La lutte entre Heineman et Loewenstein traverse les années folles. Si, en définitive, le patron de la Sofina a le dernier mot, ce n'est pas sans mal car Loewenstein cherche à fusionner Sidro avec ses propres intérêts dans les affaires brésiliennes au sein d'un groupe dont il aurait le contrôle, la société canadienne Hydro-Electric Securities. L'opération échoue en 1926. Elle avive le ressentiment du financier tout en augmentant la défiance de ses partenaires. Heineman ne doit plus cueillir qu'un fruit mûr. C'est chose faite en mai 1928 à Toronto lorsque Canadiens du groupe Pearson et Belges de la Sofina font front. Mais Loewenstein n'a pas dit son dernier mot.

... et mat

Nourrissant un intense sentiment de vengeance contre Heineman, sorte de bouc émissaire de son ressentiment contre un establishment auquel il n'a jamais appartenu, Loewenstein tente un énorme coup qui est longtemps resté dans les mémoires. Dans les semaines qui suivent sa déroute canadienne, il acquiert tout ce qu'il trouve comme actions de la Banque de Bruxelles dont les liens avec la Sofina sont étroits, comme en témoigne le fait que Maurice Despret est président du conseil d'administration des deux sociétés. Le 29 juin 1928, rue de la Régence, dans le réfectoire de la banque devenu pour quelques heures la salle de réunion de l'assemblée générale des actionnaires, le dernier coup de Loewenstein est joué. Et perdu. Il dispose de 55.000 voix. Le camp adverse de 370.000.

Battu, Loewenstein rentre en Angleterre dans son vaste domaine de Pinhold. Son crédit est ébranlé par les revers subis à Toronto puis à Bruxelles. Son banquier londonien, Schroeder, est inquiet. Il le rassure. Le 4 juillet, il embarque à bord de son avion privé, un trimoteur Fokker, à destination du continent. Outre le pilote et le navigateur, il y a cinq personnes à bord: le financier, son secrétaire particulier, deux secrétaires et le steward. A l'approche de la côte française, Loewenstein doit satisfaire un besoin naturel. Il se dirige vers l'arrière de l'avion où se situent les toilettes. Ne voyant pas revenir le patron, le steward finit pas pousser la porte. Les toilettes sont vides. Quant à la porte donnant vers l'extérieur de l'avion, elle est mal fermée...

l'énigme

La mort d'Alfred Loewenstein a fait couler beaucoup d'encre. A l'époque, la presse, dont il aimait tant qu'elle s'occupe de lui, a bâti de véritables romans. Puis des biographes s'y sont mis. La thèse communément admise est que, désespéré par ses récents revers et voyant ses banquiers lui retirer leur confiance, il se serait suicidé. A défaut de s'être suicidé, il aurait été victime d'un malaise et, par mégarde, aurait ouvert la porte de l'avion donnant vers l'extérieur et serait tombé. A ceci, un journaliste américain a répondu en 1987 que la pression de l'air sur la porte qui aurait été ouverte par mégarde était telle qu'il était impossible, pour un homme seul, de la pousser. Dès lors, si ce n'est ni un suicide ni un accident, ce serait donc un meurtre.

Et les auteurs de scénarios de s'en donner à coeur joie. Maurice Privat, dès février 1929, laisse entendre que le commanditaire aurait été Dannie Heineman soucieux de se débarrasser définitivement du trublion. D'autres ont incriminé les frères Dreyfus, auxquels Loewenstein aurait dérobé le secret de la fabrication de l'acétate de cellulose afin de bâtir son empire dans le textile artificiel. Pourquoi pas, enfin, un crime passionnel? Le steward, Baxter, aurait tué son patron sur ordre de Marguerite Misonne, craignant de voir la fortune familiale s'évaporer à la suite des coups hasardeux de son mari! Mais ces explications, qui relèvent davantage de la fiction que de la réalité, ne sont guère convaincantes. Et le mystère demeure.

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