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interview

Salomé Saqué, autrice: "L’extrême droite a une stratégie de conquête des patrons"

La journaliste et autrice française Salomé Saqué sera le 13 mars, à 17h, à la Foire du livre de Bruxelles. ©Mathieu Genon/Reporterre/opale.photo

La Foire du Livre de Bruxelles, qui se tient à Tour & Taxis du 13 au 16 mars, est plus engagée que jamais, notamment avec la venue de la journaliste Salomé Saqué. Son essai "Résister", déjà 200.000 ventes, est un appel à s’informer face à l'ascension de l’extrême droite.

Politique, la Foire du livre de Bruxelles? Cette édition 2025, qui se tient à Tour & Taxis, du 13 au 16 mars, mise sur un nouveau partenariat avec la Foire du livre de Francfort pour accueillir le meilleur de la littérature germanophone contemporaine. La Géorgienne Nino Haratischwili fait partie de ces voix engagées qui font le déplacement pour nous appeler à regarder plus attentivement vers l’Est (le 16 mars, à 14h, à Tour & Taxis).

Il y aura aussi Daniel Kehlmann, publié en français chez Actes Sud, l’un des auteurs les plus acclamés de notre époque. Il y a dix ans, ses "Arpenteurs du monde" rencontraient un succès international et, en 2020, son "Roman de Tyll Ulespiègle", grande fresque historique d’une Europe ravagée par les guerres de religion, s’était hissé parmi les finalistes de l’International Booker Prize.

"Si le monde économique ne suit pas les dirigeants d'extrême droite, ces derniers auront beaucoup plus de mal à arriver au pouvoir."

Salomé Saqué
Journaliste et autrice

Lors de sa venue, le 13 mars, à 19h, à Bozar, l’auteur germano-autrichien parlera sans aucun doute du contexte géopolitique, tendu à tout rompre, qu’éclaire aussi son dernier ouvrage, déjà best-seller en Allemagne, "Jeux de lumière"... Tout comme la journaliste française Salomé Saqué, qui travaille pour Blast, en France, un média indépendant, ancré à gauche, où elle dirige la rubrique économique, tout en s'orientant, actualité oblige, de plus en plus vers la politique française et la géopolitique internationale.

À 30 ans à peine, Salomé Saqué a publié plusieurs essais dont le dernier, “Résister”, caracole en tête des ventes depuis sa parution chez Payot, en octobre 2024. Elle sera à Bruxelles, le jeudi 13, à 17h, à Tour & Taxis, dans le cadre de la Foire du Livre pour parler de son essai-phénomène: un appel pragmatique et vibrant à s’informer face aux avancées ultra-rapides de l’extrême droite.

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Et de s'adresser au monde économique: "L'extrême droite a une stratégie de conquête des patrons. Ces derniers doivent plus que jamais se positionner"...

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"Résister", c'est 200.000 ventes depuis octobre dernier, ce qui rappelle l’engouement autour d'"Indignez-vous" de Stéphane Hessel, paru il y a quinze ans. Les deux textes partagent d’ailleurs des points communs: courts, ultra-accessibles de par leur didactisme et leur prix. Qu’est-ce que ces deux succès de librairies, le sien hier, le vôtre aujourd’hui, signifient?

En fait, c’est moins le nombre de ventes qui m’impressionne que tout ce qui se passe autour. Le livre est devenu un outil de dialogue. Les gens l'achètent pour l'offrir, pour le mettre dans des boîtes à livres, pour mener des clubs de lecture. Il y a aussi ce contexte que je ne pouvais pas prévoir. Quand j'écris Résister, durant l’été 2024, je ne sais pas encore que Donald Trump va gagner l'élection, qu’il va y avoir encore plus de banalisation de l'extrême droite, y compris en France.

"Ce qu'on me reproche, finalement, ce sont des postures et, à ce propos, je rappelle qu’un discours 'engagé', aujourd’hui, était un discours considéré comme neutre il y a dix ans."

Salomé Saqué
Salomé Saqué

Je respecte grandement l'œuvre de Stéphane Hessel et son appel à l'indignation qui doit être relégitimée comme droit, voire comme devoir. Mais je dirais que mon livre est avant tout un appel à la résistance par l'information. S’informer n’est peut-être pas la meilleure des formes de résistance, mais, en tant que journaliste, c'est celle que je défends. Et particulièrement aujourd'hui, dans un moment où le fait même que la Russie ait attaqué l'Ukraine est remis en question. Et l'irruption de ces “post-vérités” est en train de déborder en France.

Salomé Saqué - Résister
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Indignation, c'est un mot que vous revendiquez, mais qui est aussi utilisé contre vous. Pour dire que votre travail ne serait pas suffisamment neutre. Que répondez-vous?

La campagne de diffamation à mon égard est très violente dans les médias d'extrême-droite. Vraiment. Et, en effet, cela a été l'axe d'attaque principal du livre. Toute la presse de droite l'a lu, a cherché l'erreur, sans la trouver. Ce qu'on me reproche, finalement, ce sont des postures et, à ce propos, je rappelle qu’un discours “engagé”, aujourd’hui, était un discours considéré comme neutre il y a dix ans. Même le journal Le Monde subit ça.

"Les gens ne peuvent pas techniquement digérer toutes ces nouvelles. Nous-mêmes, journalistes, peinons à le faire. Et c'est là la stratégie: miser sur cet abattement collectif que beaucoup ressentent."

Salomé Saqué
Salomé Saqué

En fait, tout média ou toute personne qui ne suit pas le narratif de l'extrême droite, avec les thématiques qu’elle essaie d'imposer, avec le langage qu'elle essaie d'imposer, se voit exposée à des procès en militantisme. C’est précisément ce que j'essaie de dénoncer: notre métier [de journaliste] est tellement utile qu’il est attaqué. On le voit au Washington Post [où les tribunes d’opinion ont été réduites par Jeff Bezos, également propriétaire d’Amazon, NDLR].

À chaque fois, l'extrême-droite s'attaque à l'information, aux médias, parce qu’elle sait que c’est beaucoup plus compliqué de prospérer lorsque la population est informée. Donc, oui, au vu de la gravité, nous avons le droit de nous indigner, et même en tant que journaliste. Dans l'Histoire, c’est justement parce que des gens ne se sont pas indignés qu'on a vu les pires atrocités prospérer. Est-ce qu'on reste neutre face à des saluts nazis au sommet de la première puissance mondiale?

Est-ce qu'on traite cela comme une information comme une autre? Selon moi, non. Quand je vois la vitesse à laquelle la situation s’accélère, il est urgent de réaffirmer des valeurs, celles de la démocratie. Et on peut tout à fait le faire en restant très déontologique, en respectant la Charte de Munich, celle à laquelle la plupart des journalistes se réfèrent.

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Salomé Saque lors de la cérémonie d'ouverture du Festival du film des Arcs 2024, à Bourg-Saint-Maurice, en France.
Salomé Saque lors de la cérémonie d'ouverture du Festival du film des Arcs 2024, à Bourg-Saint-Maurice, en France. ©Marechal Aurore/ABACA

Qu'est-ce qui s'accélère précisément?

La destruction de la démocratie. On assiste à des attaques inédites depuis la Seconde Guerre mondiale à l'endroit de la Justice et de la presse. Je pense notamment à la manière dont Trump redéfinit l'accès des journalistes à la Maison-Blanche. Celles et ceux qui ne suivent pas la ligne déshumanisante, la ligne de la post-vérité, la ligne d’extrême droite, n'ont plus les mêmes droits que les autres. C'est un tournant assez impensable il y a encore quelques années. Au moment de cet entretien, je n’ai pas encore eu le temps de traiter la séquence sidérante Zelensky-Trump. Deux semaines plus tôt, c'était l'annonce de la Riviera à Gaza suggérant un nettoyage ethnique.

"Il y a un rapport de force qui, pour l'instant, est déséquilibré. Mais ça ne veut pas dire que ce n'est pas gagnable."

Salomé Saqué
Salomé Saqué

Le nombre de décrets promulgués par Trump est largement supérieur à tous ses prédécesseurs, y compris à lui-même lors de son premier mandat. C'est une stratégie qui vise à nous inonder de mesures qu'on n'a pas le temps d'analyser, d'informations souvent fausses, de déclarations outrancières. On a déjà oublié que du côté des réseaux sociaux, la modification des algorithmes et des conditions d'utilisation autorisent à présent la propagation des discours haineux et la suppression de la vérification des faits. Les gens ne peuvent pas techniquement digérer toutes ces nouvelles. Nous-mêmes, journalistes, peinons à le faire. Et c'est là la stratégie: miser sur cet abattement collectif que beaucoup ressentent.

200.000 livres vendus depuis la sortie, en octobre 2024, de "Résister" (Payot), l'essai contre l'extrême droite de Salomé Saqué.
200.000 livres vendus depuis la sortie, en octobre 2024, de "Résister" (Payot), l'essai contre l'extrême droite de Salomé Saqué. ©Payot
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Mais est-ce que ce n'est pas devenu une entreprise réellement impossible d'informer via les réseaux sociaux, vu ces récentes modifications que vous citez?

C’est vrai que nous n'avons, de notre côté, ni les nouvelles technologies, ni les puissances financières, ni le pouvoir politique, du moins aux USA. Il y a un rapport de force qui, pour l'instant, est déséquilibré. Mais ça ne veut pas dire que ce n'est pas gagnable. C'est une question que je pose énormément aux spécialistes que j’interroge et Johann Chapoutot, spécialiste du nazisme, me rappelait que l'Histoire est faite de paramètres imprévisibles.

"On a une population beaucoup plus informée, moins brutale et qui, justement, vit avec la mémoire des atrocités de la Seconde Guerre mondiale."

Salomé Saqué
Salomé Saqué

Parmi d’autres historiens, il établit la comparaison entre l’époque actuelle et les années 1930, mais il montre aussi les différences. On a une population beaucoup plus informée, moins brutale et qui, justement, vit avec la mémoire des atrocités de la Seconde Guerre mondiale. Je pense qu’en Europe, il y a encore une majorité de gens attachés à la démocratie et aux droits humains. C'est précisément pour ça que j'ai écrit ce livre, même si j’en paie un prix élevé. Parce que je pense qu'il est encore possible de renverser la vapeur et que l'information va être un élément clé.

Vous citez Albert Einstein: "Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire." Un appel particulier au monde économique?

Si le monde économique ne suit pas les dirigeants d'extrême droite, ces derniers auront beaucoup plus de mal à arriver au pouvoir. Il y a d’ailleurs une stratégie que je décris dans le livre de conquête des patrons. Je pense donc qu'il y a un devoir du monde économique. En Belgique francophone, vous l’avez mieux compris que nous, en France: l'extrême-droite, ce n’est pas un parti politique comme un autre. Quand Bernard Arnault se rend à l'investiture de Donald Trump, ce n'est pas neutre. Ça participe à la banalisation. Quand Mark Zuckerberg participe à l'entreprise de Donald Trump, ça renforce sa vision du monde. Les patrons ont un pouvoir particulier qu’eux aussi vont devoir utiliser.

Foire du Livre de Bruxelles 2025

Salomé Saqué

Rencontre avec la journaliste et autrice le jeudi 13 mars, à 17h

À Tour & Taxis (entrée 3 et 7, rue Picard - accès voiture au 88, avenue du Port, 1000 Bruxelles)

La Foire du livre de Bruxelles se tient du 13 au 16 mars 2025, à Tour & Taxis > En savoir plus

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